Odyssée (4)

Odyssée (4)

Shari étouffait. L’obscurité, la chaleur, et les cahots du chariots sur la route pavée l’empêchaient de penser de manière cohérente. Elle ne voyait rien de ce qui se passait à l’extérieur. Les interstices entre les planches du chariot étaient trop fins pour permettre l’observation. Et pour couronner le tout, en guise de son, les voix de ses deux compagnons, Itheros et Daethos, lui parvenaient étouffées et indiscernables.

L’idée du Sorkokia Klosthel avait paru très bonne, jusqu’à ce que Shari découvre le coffre dans lequel elle allait devoir effectuer le voyage de Kifiri vers Sorcakin. Elle avait tout juste assez d’espace pour plier et déplier ses jambes. Ce n’était pas vraiment la manière dont elle avait espéré découvrir Sorcamien.

Il était pourtant vital qu’elle reste cachée aux yeux des hommes-sauriens jusqu’à leur destination finale. Les agents du Ûesakia, et donc d’Oeklos, étaient partout, et la présence d’une humaine en Sorcamien était loin de passer inaperçue. Même Daethos et Itheros avaient dû se grimer. Les deux hommes-sauriens se faisaient passer pour de simples marchands d’huile.

Si seulement Shari avait eu de quoi passer le temps dans sa prison de bois. Même boire à sa petite gourde relevait presque de l’exploit. Elle essayait de se convaincre que cet inconfort ne durerait pas, mais chaque seconde devenait une éternité.

Ils étaient partis au milieu de la nuit, le surlendemain de leur arrivée à Kifiri. Itheros leur avait indiqué que Sorcakin se trouvait à cent cinquante lieues de là en longeant la côte. Ils devaient passer par la cité d’Acrokhol, et la discrétion était de mise. Cela représentait près de dix jours de route, et les voyageurs n’en étaient qu’au troisième.

La route d’Acrokhol était une artère assez fréquentée. Shari devait donc rester cachée la plupart du temps, sans possibilité de sortie. Elle quittait sa prison de bois seulement la nuit, lorsqu’ils s’arrêtaient pour bivouaquer. Et même lors de ces pauses elle était contrainte de rester sous la toile du chariot, sa silhouette étant reconnaissable, même dans l’ombre. Elle avait hâte que ce voyage infernal se termine…

La jeune femme interrompit ses ruminations. Le chariot venait de s’arrêter. Etrange, pensa-t-elle. Il faisait encore jour, et les Sorcami n’avaient pas pour habitude de s’arrêter avant le coucher du soleil. Était-ce une pause non prévue ? Si cela permettait à Shari de se dégourdir les jambes, elle ne voulait pas se poser trop de questions.

Elle entendit alors Daethos et Itheros discuter avec une troisième voix inconnue. Instantanément, ses sens se mirent en alerte. Elle maudissait encore plus sa situation, incapable d’influencer le déroulement des événements. Elle sentit que l’un des deux Sorcami descendait du chariot, probablement Daethos. Elle essaya de se contorsionner afin d’entendre la conversation, mais en vain.

Un choc sourd vint soudainement ébranler le chariot, comme si on l’avait cogné avec un objet très lourd. Il fut très rapidement suivi d’une deuxième commotion, et la jeune femme entendit crier.

Plus aucun doute possible, il se passait quelque chose de très grave. Shari se retenait pour ne pas taper sur les planches de bois, rongée par la frustration et une forme de panique. Elle savait cependant qu’il valait mieux qu’elle reste cachée le plus longtemps possible si elle ne voulait pas envenimer la situation. Elle rageait contre son impuissance, son esprit cherchant à se rebeller contre sa propre décision.

Les chocs continuaient, secouant le chariot de plus en plus violemment. Shari n’arrivait plus à tenir. Plan ou pas, il fallait qu’elle sorte. Elle ne pouvait pas laisser ses compagnons sans rien faire ! Elle s’apprêtait à ouvrir le coffre, mais on la devança.

La jeune femme se retrouva nez à nez avec un Sorcami en armure. Le visage de l’homme-saurien était couvert de tatouages faciaux qui lui donnaient un air féroce. Elle ne retrouvait dans son regard rien de la gentillesse de Daethos ou de la sagesse d’Itheros.

– Capitaine, cria l’homme-saurien. J’ai trouvé l’humaine !

– Ah, répondit une autre voix, le « capitaine » sans aucun doute. Nos informations étaient donc correctes. Inutile de continuer à nier, Itheros. Vous avez eu l’honneur de porter la robe de Ûesakia, honte sur vous ! Vous avez trahi notre peuple en frayant avec ses ennemis et ceux du puissant Oeklos. Seule la justice du Ûesakia pourra décider de votre sort.

Le soldat qui avait découvert Shari s’empara du bras de la jeune femme. Elle essaya en vain de se débattre. La poigne de l’homme-saurien était trop puissante.

– Gardez l’humaine en vie pour le moment, ordonna le capitaine. Elle servira de preuve de la trahison d’Itheros.

– Dommage, grogna le Sorcami. Cette demi-portion ne mérite pas de fouler le sol sacré de Sorcamien.

– Ne discute pas mes ordres, Khloros ! Nous retournons à Acrokhol. Le Sorkokia décidera de son sort. Détruisez le chariot.

Le dénommé Khloros se mit à porter Shari sans ménagement. La jeune femme était calée entre son bras et son flanc, comme un simple objet sans aucune valeur. Le Sorcami la transporta vers un attelage composé de boeufs tirant une cage ou se trouvaient déjà Itheros et Daethos. Le shaman avait le visage en sang. Il avait très probablement essayé de se défendre face à leurs ravisseurs.

– Nous avons été trahis, je le crains, dit Itheros, une fois Shari à l’intérieur. Nous sommes a présent aux mains des Sorcami du clans de l’ouest, les plus fervents partisans d’Oeklos.