Odyssée (2)

Odyssée (2)

– Satané vent !

Le juron d’Imela fit tourner le regard de quelques matelots, peu habitués à voir la capitaine exprimer ses émotions. Elle se réprimanda intérieurement : il fallait qu’elle se maîtrise mieux que cela. Pourtant il lui était difficile de réprimer la frustration qui l’envahissait. Elle observa de nouveau l’orientation des voiles. Aucun changement. Et le compas indiquait toujours la direction nord-est. Impossible de dévier le Fléau des Mers de ce cap depuis plusieurs jours. Les éléments s’étaient liés contre eux.

– Si ça continue, nous allons devoir remonter jusqu’à Niûrelmar avant de pouvoir rejoindre les mers du nord, pesta Imela.

Elle se mit à faire les cent pas sur la dunette. Elle essayait de se consoler en se disant que la situation aurait pu être bien pire. La tempête qu’ils avaient essuyé en arrivant à la pointe de Lamin avait été terrible. Seule l’expérience des marins de la flottille avait permis de limiter les dégâts. Leurs navires n’avaient même pas été séparés, et Le Fléau des Mers, L’Odyssée et ses deux frégates d’escorte naviguaient toujours de concert dans les eaux du nord d’Omirelhen.

Malgré cela, l’optimisme des dernières semaines avait fait place à l’anxiété et à la frustration. Depuis la tempête, le vent de sud était si fort qu’il était quasiment impossible de le contrer de. C’était une situation surprenante sur ces eaux cotières habituellement très calmes. Imela soupçonnait qu’il s’agissait là d’une des conséquences imprévisibles de l’Hiver Sans Fin. Elle blamait indirectement Oeklos pour sa malchance.

La flottille avait donc du rebrousser chemin, incapable de franchir la pointe de Lamin. Les navires avaient longé à nouveau des côtes et des villes déjà « taxées », sans possibilité de s’arrêter. A présent ils s’approchaient de Niûrelmar, le port de la côte Nord, où mouillait le plus gros de la flotte royale Omireline. L’inquiétude rongeait Imela. Omasen, tout amiral qu’il fut, allait avoir bien du mal à expliquer la présence d’un navire pirate à ses côtés, et…

– Voiles droit devant ! cria soudainement la vigie.

Quoi encore ? Imela s’empara anxieusement de sa longue vue et se dirigea vers le gaillard d’avant. Elle déplia l’appareil, scrutant l’horizon. Il ne lui fallut pas longtemps pour réaliser que ses pires craintes étaient devenues réalité.

Devant le Fléau des Mers se trouvaient au bas mot une dizaine de navires, allant du simple brick au vaisseau de ligne, battant le pavillon de la Sirène. La flotte Omireline ! Ils s’étaient de toute évidence postés en attente de manière à intercepter la flottille. C’était un piège, dont les mâchoires allait se refermer sur le \emph{Fléau des Mers} et ses escortes.

Imela respira profondément. Il fallait qu’elle réfléchisse calmement. La flottille avait l’avantage du vent, et cela lui laissait l’initiative de la première manœuvre. Par contre sa puissance de feu était dérisoire comparée aux Omirelins. Il était impossible aux quatre navires de tenir tête face à un tel adversaire. Pourtant pas question pour Imela de se rendre et d’abandonner sans résistance !

– Branle bas de combat ! ordonna la capitaine du Fléau des Mers.

Elle rejoignit la dunette au pas de course, observant d’un œil approbateur ses hommes se placer à leurs postes. Il fallait qu’elle consulte ses cartes afin de trouver une tactique qui leur permettrait de s’en sortir. Il y en avait forcément une. L’aventure du \emph{Fléau des Mers} ne se terminerait pas sur les côtes Omirelines.

Imela entra dans sa cabine, et étala précipitamment la grande carte bathymétrique des mers d’Omirelhen qui lui avait servi de référence pendant leur « excursion ». Elle connaissait approximativement la position du Fléau des Mers, entre Niûsdel et Niûrelmar, près de l’embouchure du fleuve Marif, l’un des plus grands du royaume.

Elle regarda attentivement les indications de profondeur dans le fleuve. Le \emph{Fléau des Mers} pouvait y mouiller. Une idée folle commençait à germer dans son esprit. Elle s’empara d’un compas et se mit à mesurer fiévreusement les distances sur la carte. Se pouvait-il vraiment que… Et le fort de Maristel était idéalement placé. Imela calculait dans sa tête, projetant plein de scénarios possibles. Le vent serait forcément plus calme au niveau du fleuve. C’était envisageable. De toute manière, il n’y avait pas vraiment d’autre choix.

Sa décision était prise. Plus qu’à espérer qu’Omasen la suivrait dans cette folie. Et aussi que la flotte Omireline réagirait comme elle le voulait. Tant d’inconnues, mais l’heure n’était plus à l’indécision. Elle en parlerait à Takhini plus tard. Elle retourna sur la dunette.

– Demis ! ordonna-t-elle. Cap plein ouest !

– Oui capitaine, répondit le second sans poser de questions.

Elle se tourna alors vers le lieutenant qui avait remplacé Aridel.

— Alin, faites afficher le signal suivant à destination de l’Odyssée : « Organiser défense dans Marif. Fort de Maristel. »

– A vos ordres capitaine.

Sans prendre le temps de voir que ses ordres étaient bien suivis, Imela se dirigea ensuite vers le centre du navire où se trouvait son capitaine d’armes.

– Nirun, je vais avoir besoin de volontaires. Si tout va bien, nous aurons rejoint les rives du Marif demain. Nous allons avoir pour objectif de nous emparer du fort de Maristel, si nous voulons survivre. Je compte sur vous.

– Ce sera un honneur pour moi et mes gars, capitaine, répondit l’homme.

– Merci, Nirun, dit Imela, posant sa main sur l’épaule du vétéran.

La jeune femme retourna alors auprès de Demis, sur la dunette. Le second était silencieux, mais son regard en disait long.

– Eh bien Demis, dit-elle. Nous allons enfin voir si Erû est véritablement avec nous.