Océan (6)

Imela observait le Chayschui saychil s’éloigner sur les flots. Le sourire de la jeune capitaine était sinistre. Elle admirait la nouvelle figure de proue du navire Sanifais. Une véritable œuvre d’art, pensa-t’elle, ironiquement. S’il y avait bien des êtres dans le monde qu’Imela détestait, c’était les marchands d’esclaves. Ceux qui considéraient les êtres humains comme de la vulgaire marchandise ne recevaient aucune clémence de sa part. Un être humain n’était la propriété de personne, et la capitaine du Fléau des Mers entendait bien le faire comprendre à tous ceux qui croiseraient son chemin.

Quand Imela avait découvert ce que l’équipage de cet infâme navire avait fait subir aux malheureux réfugiés qui s’entassaient dans ses cales, son sang n’avait fait qu’un tour. L’esclavage était déjà intolérable, mais le viol ! Imela ne voulait même pas y penser. Cela réveillait en elle des souvenirs douloureux, qu’elle avait enfoui au plus profond de son être. Cela n’avait cependant fait qu’exacerber sa colère et sa haine, et elle avait été obligée de réagir. Après avoir avait fait transférer à bord du Fléau des Mers tous les prisonniers et le butin du Chayschui saychil, elle avait ordonné à ses hommes de ligoter l’équipage du marchand d’esclave et de les ramener à bord de leur vaisseau. Elle s’était ensuite tournée vers Baythir, le capitaine de ce navire de l’enfer.

L’homme était arrivé devant elle terrifié, implorant sa pitié. Imela avait ri intérieurement en pensant à quel point la situation était renversée pour lui. Elle l’avait d’bord frappé, le forçant à se mettre à genoux, et lui avait craché au visage de dégoût. Elle n’avait pas réfléchi très longtemps à son châtiment. Imela avait réservé un sort tout particulier à ce violeur, ne lui accordant aucune grâce. Un tel monstre ne méritait pas de pardon. Le capitaine du Fléau des Mers avait donc fait mettre à nu l’esclavagiste et l’avait fait fouetter. Il avait hurlé de douleur, à la grande satisfaction de la jeune femme. Elle avait cependant fait en sorte qu’il reste conscient pour ce qui l’attendait ensuite. Imela avait alors ordonné à ses hommes de le ramener à bord de son navire, puis de le pendre par les bras à la proue.

C’était là qu’il était à présent, hurlant sans discontinuer de douleur et de terreur, son corps nu couvert de sang exposé au froid et aux vagues. Un sombre sentiment de satisfaction s’empara d’Imela. C’était un châtiment qui allait renforcer sa réputation de pirate endurcie. Même dans ce monde que certains appelaient à présent Sarûsarden, les Terres Noires, elle entendait prouver que ce n’étaient pas toujours les monstres qui avaient le dernier mot.

– Les canonniers sont prêts, capitaine, dit une voix.

C’était Aridel, debout à coté d’Imela. Son ton dur montrait qu’il partageait sans réserve les sentiments de son capitaine envers Baythir. La jeune femme se tourna vers lui, et pendant un moment, ses pensées se détournèrent de la terrible vengeance qu’elle allait exercer. Lorsqu’il était revenu à bord, portant dans les bras une jeune Sûsenbi à la beauté délicate, la capitaine du Fléau des Mers n’avait pu s’empêcher de ressentir une pointe de jalousie. Imela ignorait encore qui était réellement sa nouvelle passagère. Elle savait juste que son nom était Shari et qu’Aridel la connaissait visiblement très bien. Il était également évident qu’elle était de haute naissance, même si ces dernières années avaient probablement été dures pour elles. Et ce qu’elle avait vécu sur le Chayschui saychil avait dû être terrible.

Ce qu’Imela ignorait, cependant, c’était la relation exacte qu’elle entretenait, ou avait entretenu, avec Aridel. Même si la capitaine du Fléau des Mers avait une certaine sympathie pour la nouvelle arrivante, elle ne pouvait s’empêcher de la voir comme une rivale potentielle. Elle se jura de découvrir sa véritable identité, tout comme celle d’Aridel.

Imela se reconcentra sur l’instant présent. Elle observa le pont de son navire, ou les artilleurs attendait ses ordres. Elle fit alors face à Aridel.

– Parfait, lieutenant, dit-elle d’un ton de commandement. A mon signal, vous pourrez lancer la première salve.

Imela s’empara alors du sablier qui allait servir à mesurer la durée de l’exercice. Ses canonniers avaient besoin d’entraînement, et le Chayschui saychil lui avait apporté à la fois une cible parfaite et les munitions nécessaires parfaire leur maîtrise du tir. Imela retourna le sablier, et cria :

– Feu !

Aridel répéta cet ordre sans attendre, et les artilleurs se mirent à charger leurs pièces. Il ne leur fallut pas plus de deux minutes pour achever leurs préparatifs, et bientôt les premières détonations retentirent, accompagnées de larges volutes de fumée. Les coups étaient mal ajustés au départ, et les premiers boulets vinrent s’abîmer dans de grandes gerbes d’eau autour du Chayschui saychil. L’âcre odeur de la poudre, portée par la fumée, emplirent le pont du Fléau des Mers, chatouillant les narines d’Imela.

Les tirs se firent alors de plus en plus précis, et bientôt Imela vit dans sa longue vue des éclats de bois et de la fumée sortir du Chayschui saychil. Elle aperçut même, à sa grande satisfaction, un boulet qui arrachait la jambe droite de Baythir, toujours accroché à la proue. L’esclavagiste gisait à présent inerte, probablement déjà mort. Son navire ne tarda d’ailleurs pas à le suivre, criblé de voies d’eaux creusées par les canons du Fléau des Mers. Imela regarda le marchand d’esclave s’abîmer au fond de l’océan avec satisfaction. Elle se tourna ensuite vers Aridel.

– Dix minutes, lieutenant. Ce n’est pas trop mal, mais il faudra voir si nous pouvons descendre en dessous de huit la prochaine fois.

***

Imela était à présent assise derrière son bureau, dans la cabine du capitaine. Aridel était debout à coté d’elle, et l’amant d’Imela semblait quelque peu mal à l’aise. En face d’eux se tenait Shari. La nouvelle arrivante, en partie remise de ses émotions, s’était elle même présentée comme l’une des dirigeantes de la résistance Sûsenbi. Elle semblait cependant très fatiguée, et son regard hanté portait les traces de ce qu’elle avait subi à bord du \emph{Chayschui saychil}. Sa voix avait cependant, tout comme celle d’Imela, le ton de quelqu’un qui était habitué à donner des ordres.

– En conséquence, capitaine, vous comprendrez qu’il est urgent que je rejoigne Sorûen au plus vite, et…

– Je vous arrête tout de suite, la coupa Imela. Le Fléau des Mers est actuellement engagé dans une tâche de la plus haute importance, comme pourra vous le confirmer le lieutenant Aridel. Nous avons pour objectif de rejoindre Omirelhen au plus vite, et le Royaume de Sorûen se trouve dans la direction opposée. Je ne vois malheureusement aucun moyen de vous y emmener.

A la mention d’Omirelhen, Shari demeura interloquée, son regard fixé sur Aridel. Elle sembla presque en oublier sa demande originelle. Imela, rompant le silence gênant, poursuivit :

– Si cela peut vous aider, je peux probablement vous déposer en Sûsenbal, où vous pourrez peut-être trouver un navire pour Sorûen. J’ai bien peur cependant que toute traversée ne soie très risquée pour vous. La mer de Sûsenbal est loin d’être aussi sûre qu’elle ne l’a été…

– Je… répondit la jeune femme, hésitante. Capitaine, cela me ferait perdre beaucoup de temps, et je suis recherchée en Sûsenbal.

Imela leva la main.

– Je vois que vous êtes fatiguée. Je pense qu’il vaudrait mieux que nous continuions cette conversation après avoir pris un peu de repos. Nous pourrons alors discuter plus librement. J’espère que vous accepterez de partager ma table et celle du lieutenant Aridel ce soir. Je suis certaine que nous aurons énormément à nous raconter…

Share Button