Océan (5)

Baythir observait Shari d’un air proprement répugnant. La jeune femme avait encore ses vêtements sur elle et pourtant elle se sentait déjà comme nue, dévêtue par ce regard porcin et concupiscent. Elle frissonna, terrifiée à l’idée de devoir supporter le contact des mains moites et sales du marchand d’esclave.

– Viens par ici ma jolie, dit l’homme en se passant la langue sur les lèvres. Je vais enfin pouvoir m’occuper proprement de toi.

Les jambes de Shari, affaiblies par la malnutrition et les mauvais traitements, la lâchèrent complètement. La jeune femme s’effondra au sol, ne pouvant retenir ses larmes, partagée entre la frayeur, le dégout et le désespoir. Baythir s’approcha, durcissant le ton.

– Ne fais pas la difficile, ou ce sera bien plus pénible pour toi. J’obtiendrais ce que je veux quoi qu’il arrive, mais je n’ai pas envie de trop t’abîmer. Ce serait une honte de devoir trouver une remplaçante pour le prince…

Le marchand d’esclave saisit Shari par le bras, et la souleva puis, d’un geste sec, déchira le haut de sa robe, révélant sa poitrine. La jeune femme tenta vainement de résister, mais elle n’en avait plus la force, et finit par sangloter. Elle n’avait d’autre choix que de se soumettre…

On frappa soudainement à la porte, et Shari lâcha un soupir de soulagement. Un sursis !

– Capitaine, dit une voix a travers le panneau de bois. Nous avons repéré un navire au sud. Il a viré pour se diriger vers nous.

Baythir s’arrêta net, visiblement partagé entre son désir charnel et son devoir de capitaine. Il finit par opter pour ce dernier et lâcha sa proie d’un geste rageur. Il se dirigea alors vers la porte. Avant de l’ouvrir, il ordonna à la jeune femme :

– Reste bien sage, ma poupée, je suis loin d’en avoir fini avec toi !

Il sortit alors de sa cabine, refermant la porte derrière lui. Shari, reprenant ses esprits, s’appuya sur une chaise et se rapprocha de l’entrée. Elle colla son oreille sur le panneau pour écouter ce qui se disait.

– J’espère pour toi que tu ne m’as pas interrompu pour une barcasse de pêche, disait Baythir. J’étais en plein travail !

– Non capitaine, c’est un vaisseau de ligne, un quatre-vingt canons au moins.

– Quel est son pavillon ?

– Ca ne ressemble à rien de connu, capitaine. Un drapeau noir avec un sabre bleu.

– Imbécile ! Ce sont des pirates ! Tu n’as jamais entendu parler de Lame-Bleue ? Branle bas de combat ! cria Baythir.

Shari entendit des bruits de pas indiquant que les deux hommes s’étaient éloignés. La jeune femme, épuisée, s’assit pour réfléchir. Inutile d’essayer de s’évader. Elle se trouvait sur un navire en pleine mer. Si elle tentait de fuir, elle n’irait pas bien loin avant d’être rattrapée. Peut-être pourrait-elle se jeter dans l’eau glacée ? La mort était sûrement préférable à ce qui l’attendait lorsque Baythir reviendrait. Tout n’était pas perdu, cependant, et l’approche du navire pirate lui offrait un maigre espoir. S’il s’emparait du Chayschui saychil, peut-être que les flibustiers se montreraient plus indulgents que Baythir.

Une conclusion très peu probable, mais c’était la seule pensée à laquelle Shari pouvait se raccrocher. Il lui était trop terrible d’imaginer le sort que Baythir lui réservait.

Une demi-heure s’écoula. Au dessus de la jeune femme, sur le pont supérieur, régnait une certaine agitation. Les bruits de pas précipités et les cris étaient permanents. Coincée dans la cabine du capitaine, Shari n’arrivait pas à réaliser ce qui se passait réellement, et elle sentait la frustration l’envahir.

Le Chayschui saychil fit soudainement une embardée. C’était comme si le navire avait été violemment tiré sur le côté. Des grappins, probablement ! Le vaisseau pirate s’était donc rapproché suffisamment pour passer à l’abordage. Shari se mit à trembler, prise par une sensation mêlée d’excitation et de peur. Qu’allaient donc faire ces pirates en la surprenant dans la cabine du capitaine, à moitié nue ? Rassemblant toute son énergie, elle se mit à fouiller dans les tiroirs, à la recherche d’une arme quelconque. Elle finit par trouver un coupe-papier dont elle s’empara.

Au dessus d’elle, les mouvements de pas précipités avaient redoublé, accompagnés de cris. La jeune femme entendit alors des voix qui se rapprochaient de la porte, assez fortes pour qu’elle puissent les comprendre.

– Et c’est là que vous viviez, infâme créature ? demanda une voix d’homme.

Elle semblait étrangement familière à Shari, comme un son surgi de son passé. Elle fouilla désespérément sa mémoire. Qui donc cela pouvait-il être ?

– Ouvrez la porte, reprit l’inconnu, et pas d’entourloupe !

La poignée du panneau de bois tourna, et il s’entrouvrit, laissant apparaître Baythir. Le marchand d’esclave était fermement tenu au cou par un autre homme. Shari se leva, le coupe-papier à la main, prête à défendre ce qui lui restait d’honneur.

Elle s’interrompit net lorsqu’elle vit le visage du nouvel arrivant. Elle le reconnut instantanément. Il avait bien changé depuis la dernière fois qu’elle l’avait vu : il portait à présent la barbe et des rides marquaient son front, mais il n’y avait aucune erreur possible.

– Aridel ! s’exclama-t’elle, lâchant le coupe-papier.

– Sha… Shari ? répondit-il, tout aussi surpris qu’elle.

La jeune femme fut alors envahie par un tourbillon d’émotions. C’était comme si tout le désespoir et l’horreur des jours précédents venaient s’écraser sur un roc formé d’un sentiment trop fort pour être défini. Prise de faiblesse, Shari commença à s’effondrer, mais elle sentit deux bras puissants la rattraper.

– Erû a entendu mes prières, parvint-elle à dire avant de perdre connaissance.

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