Océan (4)

Lanea se saisit délicatement des deux fioles posées sur la table et les replaça sur l’étagère. Plus qu’une dizaine à étiqueter, se dit-elle. Un travail fastidieux mais nécessaire. Elle ne voulait pas se tromper lorsqu’elle distribuait les remèdes d’Erûciel à ses patients. La jeune femme avait cependant bien du mal à se concentrer sur sa tâche. Elle ne pouvait ôter de ses pensées la teneur du dernier message de Djashim. Son propre sentiment de culpabilité faisait écho à ceux du jeune homme. Elle avait peine à envisager ce qu’avait pu ressentir celui qui était d’une certaine manière son protégé. Forcé de commettre un meurtre de sang froid ! C’était terrible… Comment reprendre une activité normale après un tel acte ? Lanea était partagée entre la tristesse et l’horreur. Mais Djashim avait tenu bon, et sa véritable allégeance n’avait, en apparence tout du moins, pas encore été découverte.

Cela n’empêchait Lanea d’être pétrie de remords. C’était elle qui avait placé Djashim sur le chemin de cette infâme créature qu’était Oeklos, et elle en récoltait à présent les fruits. Elle se secoua la tête. Ce n’était pas le moment de flancher. Son plan était sur le point d’aboutir, et s’ils réussissaient, Djashim serait libre. Cependant même si tout se déroulait comme elle l’espérait, elle doutait de retrouver à la fin le jeune garçon plein d’entrain qu’elle avait rencontré pour la première fois à Trûpidel.

La porte de la boutique s’ouvrit, laissant apparaître un homme d’une quarantaine d’années. Il avait le teint légèrement hâlé et les cheveux sombres des habitants du sud de Dafashûn. Même couvert d’un épais manteau de fourrure et d’une écharpe qui cachait sa bouche, Lanea le reconnut instantanément.

– Taric ! s’exclama-t’elle avant de se précipiter vers lui.

Tout comme Lanea, Taric était un ancien mage, un Takablûnen, spécialiste des créatures vivantes. Il avait dû lui aussi cacher sa véritable identité pour échapper aux persécutions d’Oeklos et sauver sa vie. Il s’était donc reconverti en marchand itinérant, parcourant les forêts et les plaines gelées de Dafashûn pour acheter et vendre des vêtements et des pelisses adaptées au climat rigoureux de l’Hiver sans Fin. Son commerce était à présent florissant, poussé par une demande de plus en plus forte.

Ce n’était cependant qu’une couverture pour cacher sa véritable activité, qui consistait à récolter et transmettre des informations pour le compte de Lanea et Erûciel. Taric était un des membres les plus précieux de leur réseau caché de résistance. Sans lui il aurait été quasiment impossible de faire communiquer les différentes cellules composaient ce réseau.

Lanea le serra dans ses bras. Erûciel, qui avait entendu, s’approcha également, et serra la main du mage-marchand.

– C’est une véritable joie de vous revoir, Taric, dit-il. Nous ne pensions pas que vous reviendriez si tôt !

Le mage s’écarta de l’étreinte de Lanea et retira son écharpe. Ses yeux semblaient pétiller.

– Il fallait absolument que je vous transmette ce que je viens d’apprendre, dit-il sans préambule. J’arrive de Trûpidel, et les informations que je vous apporte ne souffrent d’aucun délai.

La curiosité de Lanea fut instantanément piquée au vif. Erûciel semblait lui aussi impatient d’en savoir plus. Il fit signe à Taric de continuer.

– Le Ûesakia des Sorcami a décidé de rendre visite en personne à Oeklos, annonça alors ce dernier.

La phrase fit l’effet d’une bombe à Lanea. Elle ne put s’empêcher de s’exclamer, imitée par Erûciel.

– Hein ! C’est impossible !

Voilà qui était en effet totalement inattendu. Le Ûesakia était le juge suprême des Sorcami, celui qui s’apparentait le plus, dans leur culture, à un roi. Sorcamien n’était en effet pas officiellement une partie du Nouvel Empire d’Oeklos, mais restait en théorie un état indépendant. En pratique, cependant, le Ûesakia n’était qu’un pantin soumis à la volonté d’Oeklos. C’était lui qui avait levé les armées des hommes-sauriens pour aider Oeklos dans sa conquête. Ces derniers temps, cependant, les Sorcami se montraient plus exigeants, réclamant à Oeklos des terres que celui-ci refusait pour l’instant de leur accorder.

Jusqu’ici, jamais le Ûesakia ne s’était déplacé jusqu’à Oeklhin pour voir l’Empereur. Oeklos disposait en effet de moyens de communication à distance qui lui permettait de discuter avec ses « vassaux » instantanément. Il était donc hautement inhabituel qu’un chef d’état lui rende visite.

– Et vous avez une idée de la raison de cette visite ? demanda alors Erûciel, reprenant ses esprits avant Lanea.

– Juste des rumeurs. Apparemment de nombreuses tribus Sorcami réclament un accès illimité à Omirelhen et Niûsanif, qui n’appartiennent pas officiellement à Oeklos. Les Lûakseth semblent pousser le Ûesakia à la guerre, et celui-ci veut peut-être obtenir l’aide d’Oeklos.

– Cela parait osé, même pour Oeklos. Il a un accord avec la reine Delia en Omirelhen, et je doute qu’il souhaite ouvrir un nouveau front avec ses problèmes actuels en Sorûen.

– C’est probablement pour cela que le Ûesakia se déplace en personne… En tout cas les gardes des docks sont catégoriques, c’est le Ûesakia qui doit arriver d’ici deux à trois semaines.

– Si tel est vraiment le cas, voilà une opportunité que nous ne pouvons pas laisser échapper, dit Erûciel. Si nous parvenons à capturer où tuer le Ûesakia alors qu’il se trouve sur les terres impériales, nous pourrons peut-être briser l’alliance que les Sorcami ont avec Oeklos. Ce serait un coup terrible pour l’Empire, qui permettrait peut-être à nos réseaux de résistances de rebondir.

Lanea ressentit un léger frisson de plaisir à l’évocation de cette possibilité.

– Nous devons confirmer cette information, dit-elle.

Elle ne mentionna pas Djashim, bien sûr. Même au sein de la résistance, les informations étaient compartimentées. Comme cela si un agent se faisait prendre, il était impossible de remonter aux sources du réseau. Seuls Lanea et Erûciel connaissaient les détails de la mission d’infiltration de Djashim, et ils se comprirent immédiatement. Le jeune homme serait à même de confirmer ces renseignements.

Sans perdre de temps, la jeune femme prit du papier et une plume et se mit à griffonner des messages. L’un était pour Djashim et elle le mit de coté, mais elle remit le deuxième à Taric.

– Nous vous sommes extrêmement reconnaissant de ce que vous avez fait Taric, dit-elle. Nous ne saurons jamais assez vous remercier pour tout ce que vous avez accompli. Mais je crains que votre tâche ne soit pas terminée. Remettez ce message à Lûmis, à Trûpidel. Il saura quoi faire. En attendant, vous êtes notre invité ce soir !

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