Océan (3)

– Le vent a forci, capitaine. Devons-nous ramener les voiles ?

Imela observa le ciel, la brise soufflant sur son visage. Au sud de leur position, les nuages s’éclaircissaient, et on apercevait même quelques rares coins de ciel bleu. Ils étaient arrivés à la limite géographique de l’Hiver sans Fin. Le voile nuageux créé par la gigantesque éruption de L1, la plus haute montagne du monde, était bien plus fin dans l’hémisphère sud. En conséquence, les terres australes jouissaient d’un climat plus clément que les contrées du Nord. A l’interface entre ces deux zones, les différences de températures étaient la source de vents qui pouvaient être très violents, se transformant parfois en véritables tempêtes. Les marins devaient donc se montrer extrêmement prudents à l’approche de cette limite, que certains appelaient le Souffle d’Erû.

Imela fit un signe de tête au quartier-maître. Il avait raison : il était plus avisé de ramener les voiles pour éviter de trop contraindre les mâts. La vitesse du Fléau des Mers était plus que suffisante, et il était inutile de prendre des risques. Le capitaine n’eut pas besoin d’en dire plus, le quartier-maître se dirigea vers les gabiers, leur ordonnant de se rendre dans les voiles. Imela se tourna alors vers Demis, attelé à la barre.

– Cap sud-est, Demis, ordonna-t’elle. Essayons de profiter du vent d’ouest tant qu’il n’est pas trop violent.

– Oui capitaine, acquiesça le second.

– Lieutenant Aridel, demanda-t’elle alors, faisant face à son nouvel officier. Rien à l’horizon ?

– Pas pour l’instant, capitaine, dit-il, détachant son regard de la longue vue qui ne le quittait plus. Les vigies n’ont rien signalé depuis près d’un quart d’heure.

– Bien.

Le regard d’Imela s’attarda sur le mercenaire un peu plus longtemps qu’il n’aurait dû. Même si le fait que le troisième lieutenant du Fléau des Mers partageait le lit de son capitaine était probablement déjà connu de tout l’équipage, il ne valait mieux pas le montrer trop ouvertement. Le favoritisme n’était jamais une bonne chose dans le monde clos qu’était un navire en pleine mer. Heureusement qu’Aridel avait su prouver qu’il méritait sa promotion.

En outre, malgré leur récente intimité, Aridel restait un mystère pour le capitaine du Fléau des Mers. Il se montrait, ainsi qu’Imela l’avait soupçonné, un officier hors pair, en dépit de sa propension à abuser de l’alcool. Il avait très vite appris les bases de la navigation à voile, et il savait intuitivement comment diriger ses hommes. Seuls ses sautes d’humeur, le faisant passer d’une activité débordante à un caractère maussade et peu amiable, venaient ternir ses performances. Imela avait bien tenté de lui en parler, mais il se fermait systématiquement.

La jeune femme n’en savait donc pas beaucoup plus sur le passé de son amant. Elle avait tout de même réussi à confirmer qu’il avait tenu le rang de capitaine de cavalerie pendant la Bataille de Cersamar. Certains de ses hommes murmuraient même que c’était lui, aidé d’un général Sûsenbi, qui avait organisé les défenses de la ville et sauvé la vie de l’Empereur. Imela ne croyait qu’à moitié ces rumeurs fantasques, mais il était certains qu’une certaine aura entourait Aridel. Elle avait donc également essayé d’en apprendre plus de la part de son compagnon, Daethos, mais celui-ci se montrait encore plus secret que le mercenaire, si c’était possible.

D’un certaine manière, Imela se rendait compte qu’elle respectait son désir de rompre avec le passé. Elle savait combien il était difficile pour un soldat d’accepter certains des actes qui devait être accomplis pour obéir aux ordres. La tentation de refouler ces terribles souvenirs était très grande, et Imela avait elle aussi sa part de pensées réprimées. La jeune femme espérait simplement que si leur relation perdurait, Aridel finirait par s’ouvrir à elle. Pour l’heure, il faisait un amant très convenable, et permettait au capitaine du \emph{Fléau des Mers} de tromper son impatience. Il lui tardait en effet d’en découvrir plus sur sa tablette et la cité de Dalhin, et elle…

– Voile à l’horizon ! cria Aridel.

Instantanément, Imela s’empara de sa propre longue-vue, et porta son regard vers l’endroit que pointait le mercenaire. Elle repéra rapidement le navire, un trois-mât barque de taille moyenne et peu armé. C’était très clairement un navire marchand, et le \emph{Fléau des Mers} n’en ferait qu’une bouchée. Voilà une opportunité qu’Imela ne pouvait pas laisser passer. Elle cria :

– Branle-bas de combat ! Les canonniers à leurs postes ! Demis ! Cap Nord-Est ! Rapprochez nous de cette belle proie !

– A vos ordres capitaine ! confirma le second, un sourire satisfait sur les lèvres.

Imela lui rendit son sourire. Cela faisait longtemps que les hommes n’avaient pas vu un peu d’action, et l’équipage allait apprécier.

Les cloches du branle-bas retentirent, et les matelots se mirent à courir, chacun se rendant à son poste de combat. Le Fléau des Mers était une machine bien rodée, et lorsqu’il tourna, dans un grand bruit de bois et de cordages, il était prêt à tailler en pièce l’infortuné marchand.

Il fallut une bonne heure au navire d’Imela pour se rapprocher de sa proie. La jeune femme put alors distinguer son pavillon. Elle sourit en voyant l’étoile verte, le symbole du Domaine, ou Duché, comme il était appelé à présent, de Sanif. Ce navire était, à n’en pas douter, chargé de trésors. Les Sanifais étaient parmi les rares marchands qui avaient su tirer leur épingle du jeu de la situation créée par l’Hiver Sans Fin. Ils prospéraient comme jamais auparavant, profitant de la détresse de l’Empire de Dûen. Imela put également lire le nom du navire : le Chayschui saychil.

– Tirez un coup de semonce à l’avant ! ordonna-t’elle. Nous allons bien voir, si ce marchand a le courage de tenter de résister à un vaisseau de ligne.

Moins de deux minutes après, une détonation retentit, et Imela observa la gerbe d’eau qui vint éclabousser l’avant du \emph{Chayschui saychil}. Elle vit alors un homme se précipiter à l’arrière du navire pour en retirer le pavillon, signe de reddition.

– Amenez-nous à coté de lui, Demis, dit alors Imela. Et préparez les grappins, je sens que la journée va être bonne !

Le second acquiesça, et le Fléau des Mers se plaça parallèlement à sa proie. Les griffes furent alors lancées, et bientôt une passerelle fut jetée entre les deux navires.

– A vous l’honneur, lieutenant Aridel, exulta Imela.

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