Océan (2)

Djashim, au garde à vous, attendait devant la porte de la salle du trône. Il avait été convoqué par l’empereur sans délai pour une « affaire pressante ». Ce simple terme avait de quoi effrayer… Le jeune général devait faire un grand effort sur lui-même pour garder son calme. Avait-il déplu d’une quelconque manière à Oeklos ? Peut-être avait-il dépassé les bornes invisibles qui avaient été posées autour de lui lorsqu’il avait rendu visite au prisonnier Lûnir ? Le visage dément de cette créature avait hanté les rêves du jeune hommes pendant de longues nuits. Comment un être humain pouvait-il se transformer à ce point ? Si Djashim avait pu effacer cette vision d’horreur, il l’aurait fait sans hésiter. Et il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il allait peut-être découvrir à présent le véritable prix de son indiscrétion.

La porte s’ouvrit, et le jeune commandant de la garde Impériale entra, se forçant à avancer posément. Oeklos était, comme toujours, assis sur le trône situé au centre de la pièce. Son regard froid et dur était fixé sur Djashim. L’empereur n’était cependant pas seul. Deux gardes de la prison, tenant un homme à bout de bras, se tenaient au pied du trône. Djashim n’avait jamais vu le prisonnier, et il ressentit un certain soulagement en constatant qu’il ne s’agissait pas de Lûnir. Mais que pouvait donc signifier sa présence ici ?

– Ah ! général, fit Oeklos lorsque Djashim fut à portée du trône. Je vous remercie de votre présence. J’ai une tâche à vous confier.

– Je suis à votre service, votre altesse impériale, dit Djashim en s’inclinant.

– Comme vous pouvez le voir, reprit l’empereur, j’ai à mes pieds un homme qui a manifestement violé les lois impériales. Samergo Trûfilsûn, ici présent, a pénétré dans les réserves de la forteresse pour y subtiliser de la nourriture. Il ne nie pas ces faits, indiquant même qu’il souhaitait, par cet acte, « aider son village ». Bien sûr un tel comportement consiste à favoriser une partie de l’empire plutôt qu’une autre, et cela n’est pas acceptable ! La seule punition pour ce crime, ainsi que l’indiquent nos lois, est la mort. Nous ne pouvons pas tolérer, en ces temps de disette, la moindre entorse aux règles qui nous maintiennent en vie.

Djashim observa le condamné. C’était terrible ! Cet homme allait mourir pour avoir simplement voulu nourrir sa famille. Djashim se garda cependant bien de montrer ce qu’il pensait réellement à Oeklos. Il fallait qu’il maintienne l’illusion de sa dévotion à l’Empire. Le jeune homme se contenta donc d’acquiescer en signe d’approbation, la conscience meurtrie.

– Normalement, continua Oeklos, une affaire si bénigne est réglée par la justice des prévôts et ne requiert pas l’attention impériale. J’ai cependant tenu à faire une exception dans ce cas car j’aimerais que ce soit vous, général, qui exécutiez la sentence. Je sais que ce genre de basse besogne ne fait normalement pas partie de vos attributions, mais je vous demande de l’exécuter, afin de prouver votre dévouement aux lois impériales.

Djashim dut se retenir pour ne pas reculer sous le choc. Il fallait qu’il cache ses sentiments conflictuels… C’était un test, un horrible test ! Il devait tuer un homme de sang-froid pour prouver sa loyauté à l’empereur. En était-il seulement capable ? Djashim n’était bien sûr pas étranger au combat et à la mort. Son enfance n’avait pas été des plus tendres, et après le début de l’Hiver Sans Fin, il avait dû se battre à maintes reprises avant que Lanea et lui ne trouvent un endroit stable. Son entraînement dans la garde impériale avait lui aussi vu son lot de blessés. Ces luttes s’étaient cependant toujours déroulées à armes plus ou moins égales. Ce n’étaient pas des exécutions, mais des combats. Ce que lui demandait à présent Oeklos était tout autre chose.

Djashim n’avait cependant d’autre choix que d’obéir. Sa vie en dépendait, et très probablement aussi celle de Lanea, Erûciel, et tout le réseau de résistance de l’ex-Dafashûn. Sans parler de leur plan, bien sûr. Il n’y avait pas d’hésitation à avoir. Rassemblant tout son courage, Djashim dit :

– Il en sera fait selon vos ordres, votre altesse impériale.

Il ne restait plus au jeune général qu’à passer à l’acte. Sortant sa lame du fourreau, il s’approcha du condamné. Samergo Trûfilsûn le regarda avec des yeux dans lesquels on lisait une terreur et une détresse immenses. C’était comme s’il implorait silencieusement Djashim d’épargner sa vie. Le jeune homme recula presque. C’était impossible ! Il ne pouvait pas le faire ! Une force invisible le poussait cependant à avancer, presque malgré lui. Il fut bientôt à portée, ses yeux rivés sur ceux du condamné.

Il fallait le faire ! Djashim serra le pommeau de son épée, ses jointures devenant blanches sous la pression, et d’un geste sec planta la lame en travers de la gorge de Samergo. La bouche de l’homme se remplit de sang et il s’effondra, son cou se déchirant sur l’épée de Djashim. Le corps agonisant se mit à se tordre en d’atroces convulsions, et le sang coula de la plaie béante sur le sol de salle du trône.

Les gardes reculèrent, regardant Samergo mourir sans montrer aucune émotion, tout comme Oeklos. Le condamné mit ainsi deux trois minutes à rendre définitivement l’âme, moments qui parurent interminables à Djashim. Le jeune homme parvint cependant, par il ne savait quel miracle, à maintenir un visage impassible. Lorsque Samergo eut enfin cessé de se convulser, Oeklos finit par dire :

– Merci général. Vous m’avez prouvé votre loyauté. Ne vous en faites pas pour le sol, il sera vite nettoyé. Vous pouvez disposer, à présent.

Djashim s’inclina et quitta le salle du trône à reculons, incapable de détacher son regard de l’horrible méfait qu’il venait de commettre. Il se dirigea ensuite directement vers ses appartements. Une fois entré il verrouilla la porte, et se prenant la tête dans les mains, se mit à pleurer.

Share Button