Océan (1)

La cellule dans laquelle Shari avait été placée était extrêmement vétuste, et la saleté dépassait l’entendement. Il s’agissait d’un espace de deux toises carrées situé sous le pont, à l’arrière du Chayschui saychil, isolé du reste du navire par de simples barres de métal. Shari, paradoxalement, louait le présence de ces barreaux. En effet, s’ils ne la protégeaient pas des regards lubriques de l’équipage, ils empêchaient néanmoins les matelots de la toucher.

Shari avait apparemment un statut particulier parmi les prises du Chayschui saychil car les autres esclaves à bord n’étaient pas aussi bien isolés. Il s’agissait d’hommes et de femmes de tous âges, certains guère plus âgés que des enfants. Ils étaient pour la plupart des réfugiés venant de l’Empire du Dûen ou du Royaume de Setidel, au Nord. Cherchant une meilleure vie dans les pays du sud, ils avaient très probablement été trompés par la vermine sans scrupule qu’était Baythir.

Ces misérables dormaient à même le sol, les uns sur les autres, avec pour subsister un espace d’à peine une toise carrée par personne. Shari, qui bénéficiait d’une paillasse humide où grouillait les cafards vivait dans le luxe en comparaison. Ces esclaves recevaient en tout et pour tout un repas par jour, une sorte de gruau immonde qui semblait avoir été fait avec les déchets des repas de l’équipage.

Pourtant, ce n’était pas là le plus horrible de ce qu’avaient à subir les malheureux. Ils craignaient plus que tout la tombée de la nuit. Tous les soirs, en effet, les membres d’équipage venaient et désignaient une femme qu’ils faisaient monter sur le pont. C’était, ainsi qu’il l’appelait, leur ‘salaire quotidien’.

Erû seul savait ce que ces barbares faisaient subir à la malheureuse, et Shari ne voulait pas l’imaginer. Les cris insupportables qu’elle entendait étaient déjà bien suffisants. Lorsque les matelots avaient terminé leur besogne, ils ramenaient leur victime. Celle-ci était le plus souvent complètement nue et couverte de bleus. Elle restait alors prostrée pendant des heures, sans bouger ni dire un seul mot. Deux de ces femmes avaient même été retrouvées mortes le lendemain… Shari, se remémorant ces épisodes douloureux était partagée entre l’horreur et le soulagement de ne pas avoir à subir ce sort…

La jeune femme avait essayé de parler aux autres esclaves, mais ceux ci étaient peu enclins à communiquer par crainte des coups de fouets de l’équipage. Shari était donc seule, perdue dans ses noires pensées. Tant de personnes comptaient sur elle, et elle se retrouvait prisonnière, condamnée à voyager dans les cales de ce navire qui s’apparentait à l’enfer. Si seulement Takhini… Non il fallait qu’elle pense à autre chose… Le pire ne pouvait pas être arrivé.

Shari sentit des larmes lui couler sur le visage. Etait-ce là sa punition pour ne pas avoir su comprendre ses visions, quatre ans auparavant ? Elle avait rêvé de la destruction de Dafakin et de l’Hiver sans Fin, mais avait été incapable d’empêcher les événements de se produire. Mais comment aurait-elle pu agir autrement ? Aurait-elle pu faire quelque chose pour sauver les milliers de vies qui avaient été perdues pendant ces quatre années ? Il était terrible d’imaginer qu’elle avait peut-être une part de responsabilité dans ce désastre. La culpabilité rongeait la jeune femme, et sa capture avait fait ressurgir ses plus noires pensées.

Shari avait beau avoir aidé un grand nombre de réfugiés et de Sûsenbi à survivre dans l’enfer qu’était devenu le monde, cela ne compensait aucunement ses échecs. Certains appelaient à présent les terres du nord, couvertes en permanence par les nuages et l’Hiver sans Fin, Sarûsarden, les Terres Noires. Et tout cela était en partie de sa faute. La punition qui lui était infligée maintenant était peut-être méritée, après tout ?

Shari sentit une vague d’air frais venu de l’extérieur. C’était très étrange. Le Chayschui saychil semblait se diriger vers le Nord, ce qui n’était pas du tout la bonne direction pour rejoindre le domaine de Sanif. Baythir espérait-il capturer d’autres esclaves ? Encore une question à laquelle Shari ne souhaitait pas vraiment obtenir une réponse. Elle s’accroupit sur sa paillasse et se mit à pleurer, incapable de contrôler plus longtemps ses émotions. Elle resta ainsi pendant un long moment, oubliant le passage du temps avant de s’assoupir, épuisée.

Elle fut réveillée par le bruit d’un matelot frappant sur les barreaux de sa cellule avec une matraque.

— Le capitaine veut te voir, ma mignonne, dit-il d’un air entendu, ses dents jaunes visibles derrière son sourire malsain. Lui aussi il lui faut son salaire quotidien…

Shari regarda l’homme d’un air horrifié. Elle aurait voulu courir à des lieues de là. La jeune femme aurait dû se douter que Baythir n’arriverait pas à suivre ses ordres à la lettre quels qu’ils aient pu être. Son tour était donc venu, et il n’y avait aucun échappatoire possible : si elle essayait de résister, son sort serait probablement bien pire encore.

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