Nord (3)

Nord (3)

Djashim chevauchait en silence dans les rues de terre battue du bazar Nord. Le sergent Norim se trouvait derrière lui, dirigeant son escorte d’une dizaine d’hommes. Le jeune général devait faire appel à toute sa volonté pour ne pas exploser de rage. Ses ordres avaient pourtant été explicites ! Les légionnaires n’auraient dû s’en prendre qu’aux arènes illégales, et laisser le reste de la population en paix. Le contrôle de ses officiers sur leurs troupes était cependant bien plus lâche que ce qu’avait imaginé Djashim, et les soldats s’étaient défoulés. Ils avaient mis le quartier à feu et à sang. Les portes de la plupart des habitations étaient défoncées, et les signes de pillage étaient évidents.

Djashim aurait dû s’y attendre. Avec si peu de discipline, il était difficile de maîtriser une armée, comme l’avait démontré la tentative de désertion de l’avant-veille. La plupart des légionnaires étaient des immigrés, des étrangers à la ville qu’ils occupaient, et ils avaient peu de contacts avec la population. Dès lors, abuser de leur force pour améliorer, ne serait-ce que quelques heures, leur quotidien, était pour eux quelque chose de presque naturel. Seule leur conscience pouvait les empêcher de commettre les pires atrocités… Et les hommes affamés en groupe ne connaissent pas la morale. Il leur était plus facile de céder à la sauvagerie, tout cela au nom de Djashim…

Une femme à demi nue, les vêtements en lambeaux, vint soudainement se planter devant le cheval du jeune général. Surpris, il tira sur les rênes pour éviter de la piétiner, et fit signe à Norim de rester en arrière. La femme avait probablement une quarantaine d’année, et ses cheveux en bataille, ainsi que les marques pourpres sur son corps, laissaient supposer ce qu’elle avait dû subir. Ses yeux étaient rouges de douleur, de chagrin et de colère, et Djashim avait du mal à supporter son regard accusateur. Il demanda en Sorûeni :

– Vous avez besoin d’aide, madame ?

Instantanément, l’expression de la femme afficha un masque de haine intense.

– Sois maudit, étranger ! Mon fils est mort ! C’est ta faute ! J’espère qu’Erû t’emportera dans les tréfonds du néant, et que ton âme sera dévorée par les serpents ! Tu paieras pour tes crimes !

Elle sortit alors un couteau de sa robe déchirée et se précipita vers Djashim, le regard prêt à donner la mort. Norim, ayant deviné le danger, s’interposa en un éclair entre la femme et son général. Du geste sûr d’un soldat ayant des années d’entraînement, il désarma la forcenée et l’immobilisa, plaçant sa propre lame sous sa gorge. Surprise, la femme se débattit un moment, mais elle ne pouvait rien contre la force du sergent. Elle cracha alors en direction de Djashim.

– Si tu n’avais pas tes hommes pour te protéger, enfant-général, tu serais mort depuis longtemps. Tu n’as aucun droit d’être ici !

– C’est l’empereur lui-même qui a chargé le général de prendre le contrôle de la garnison de Samar, répliqua alors Norim. Qui es-tu, femme, pour contester la volonté de ton souverain ? C’est toi la criminelle. Tu as tenté de blesser un représentant de l’autorité impériale !

Il appuya sur la lame, faisant perler une goutte de sang du cou de sa prisonnière.

– Paix, sergent, ordonna Djashim, tentant tant bien que mal de désamorcer la situation. Je suis désolé de ce que mes hommes vous ont fait subir, à vous et à votre fils, dit-il à la femme. Ils ont outrepassé leurs ordres et je veillerai à ce que cela ne se reproduise pas. Nous cherchons simplement à capturer les rebelles et les criminels qui se cachent au sein de la population de Samar. Si votre fils a été tué alors qu’il était innocent de tout crime, vos assaillants en paieront le prix, et subiront le châtiment impérial. Je vous en donne ma parole.

La femme cracha de nouveau.

– Et que vaut la parole d’un meurtrier telle que vous ? Un jour viendra où tous les comptes seront réglés !

Djashim ne put alors s’empêcher de repenser à ce qu’il avait fait subir à Samergo Trûfilsûn. Les émotions qu’il avait ressenties lorsque la lame avait pénétré le corps de l’infortuné « criminel » étaient encore vives dans son esprit. Cette femme avait très probablement raison, un jour Djashim recevrait ce qu’il méritait. La seule chose qu’il pouvait espérer, c’était qu’Oeklos subisse avant lui la colère d’Erû.

– Sergent, laissez repartir cette femme, sans son arme. Il y a eu assez de morts aujourd’hui.

– A vos ordres général, dit Norim, le regard désapprobateur.

Il relâcha sa pression sur le cou de la femme, et celle-ci cracha une dernière fois avant de s’enfuir en courant. Au même moment, un des officiers de Djashim s’approcha. L’homme semblait très satisfait de lui-même.

– Général, j’ai le résultat des opérations d’arrestation.

– Je vous écoute, capitaine, dit Djashim d’un ton sec.

– Nous avons capturé plus de trois cent criminels, et blessé à mort cent trente sept personnes qui ont tenté de s’opposer à la loi impériale. C’est un véritable succès, général.

Djashim ne put contenir sa colère plus longtemps. Fou de rage, il se mit à crier sur le capitaine.

– Un succès, capitaine ! Vous osez appeler ce massacre, que dis-je, ce carnage, un succès ! Mes ordres étaient pourtant clairs ! Pas d’assaut dans les habitations non répertoriées par les agents du comte ! Et que vois-je ici ? Il montra la rue d’un geste de la main. Des bâtiments brûlés et pillés, des morts, et des femmes en loques qui m’accusent d’avoir tué leur fils. Vous allez devoir me fournir des explications, capitaine, vous et vos collègues officiers. Vous êtes censés être responsables de vos hommes !

Le capitaine, pourtant bien plus âgé que Djashim, sembla rétrécir sous la colère de son supérieur.

– Je… balbutia-t’il.

L’approche d’un soldat vint le sauver in extremis.

– Capitaine, général, interrompit le légionnaire, j’ai de graves informations. Les travailleurs des docks refusent de continuer à décharger les navires impériaux. Ils se sont rassemblés et ont l’intention de marcher sur la forteresse. Ils disent ne plus vouloir être traités comme des esclaves, bon à mourir pour l’empereur.