Nemosor – Epilogue

Nemosor – Epilogue

Les quais de Sorcastel étaient presque vides, chose étrange pour une ville de cette importance. Nemosor avait récemment appris que le commerce avec Sorcasard était en fait extrêmement réduit durant la saison des pluies. La plupart des navires préféraient en effet emprunter les routes du Sud, plus longues mais plus sûres en cette période. C’était pour cela qu’Egidor avait dû attendre près de deux mois avant de pouvoir embarquer pour Sorcasard.

Nemosor avait repris ses cours à la faculté des Sûblûnen peu après la fin du procès de son ancien ami et s’était plongé dans son travail, essayant d’oublier les événements  des semaines précédentes. Il avait cependant été ramené à la dure réalité lorsque Codelia lui avait annoncé sa décision d’abandonner ses études. La jeune fille, même si elle avait obtenu le pardon du doyen pour ses actions, n’arrivait plus à travailler en ces lieux qui lui rappelaient trop de douloureux souvenirs. Elle avait donc quitté Dafakin pour se rendre dans sa ville natale de Dafenhin un mois auparavant. Nemosor n’avait plus de nouvelles d’elle depuis son départ, et le jeune homme savait qu’il était peu probable qu’elle le recontacte. Encore une victime à l’actif d’Egidor, pensa-t-il, ressentant une rancune peu commune envers celui qu’il avait appelé ami.

L’heure n’était cependant pas à la vengeance, se dit Nemosor, debout sur le quai où se trouvait amarré le Goldeo, le navire qui devait emmener Egidor à Sorcasard. Une fine brise marine vint soudain tempérer l’étouffante chaleur qui régnait à Sorcastel, rappelant à Nemosor que le départ était proche. Le jeune homme avait réussi à obtenir une dispensation spéciale pour revoir une dernière fois Egidor, et il comptait profiter de cette dernière chance pour tenter de le convaincre de ses erreurs.

Comme en réponse à ses pensées, Nemosor vit s’approcher deux gardes pourpres, escortant avec attention un Egidor à l’air détaché. Le moment était venu. Nemosor s’approcha des gardes, son autorisation à la main.

« Bonjour, dit-il. Mon nom est Nemosor et je suis celui qui a permis l’arrestation d’Egidor. J’ai obtenu de l’archimage des Sûblûnen l’autorisation de lui parler avant son départ. »

Le garde de droite regarda d’abord Egidor d’un air suspicieux, mais lorsqu’il vit le sceau apposé sur le papier qu’il tenait à la main, l’homme se détendit et indiqua.

« Très bien. Vous avez cinq minutes, le temps que j’aille régler les modalités du voyage avec le capitaine du Goldeo. »

« Merci », répondit Nemosor. Le jeune homme se tourna alors vers Egidor, qui affichait toujours son air détaché, nullement surpris de la présence de son ancien ami.

« Eh bien Egidor, je crois que voilà le temps des adieux. Lorsque nous nous sommes rencontrés, il y a plus de deux ans, je n’aurais jamais crû que nous nous séparerions ainsi. Tu t’es cependant bien trop éloigné de tout ce en quoi je crois pour que je puisse continuer à t’appeler mon ami. J’espère seulement que ton exil t’amènera à y voir plus clair et à recouvrer la raison. »

Egidor regarda alors pour la première fois son interlocuteur droit dans les yeux.

« Je vois que tu n’as toujours pas pris conscience du fait que c’est toi qui déraisonne, Nemosor. Ce que j’essaie d’accomplir est … »

Nemosor le coupa sans vergogne.

« Quelles que soient tes raisons, tes actions t’ont mené à trahir tes deux meilleurs amis et l’université qui t’avait accueilli. Aucune philosophie, aussi juste te paraisse-t-elle, ne justifie de tels actes. Et tu te retrouves à présent seul, sur le chemin d’un continent inconnu, sans personne pour te soutenir. Ne ressens-tu donc aucun remord ? »

Egidor eut un rire sardonique.

« Tu ne comprendras jamais, Nemosor. Dans le grand océan qui nous anime, ce que je vous ai fait, Codelia et à toi, n’est qu’une goutte d’eau. Et si le prix à payer est de perdre votre amitié, c’est quelque chose que j’abandonnerai volontiers. Il y a ici bien plus en jeu que tes sentiments d’adolescent attardé. »

Les mots d’Egidor étaient comme autant de poignards au cœur de Nemosor. Le jeune homme réussit cependant à garder sa contenance pour répondre.

« Il me semble alors que nous n’avons effectivement plus rien à nous dire. Je ne sais pas qui sont ces mages noirs et ce qu’ils ont fait pour te fanatiser ainsi, mais j’entend bien le découvrir. Sache aussi que j’ai déposé une demande pour partir en mission à Sorcasard dès que mes études seront terminées. Nous nous reverrons donc peut-être un jour, mais je doute que nous puissions alors faire abstraction du passé. En attendant, adieu. »

Egidor s’inclina en une courbette moqueuse.

« Au plaisir de ne plus te revoir, Nemosor… »

Nemosor commençait déjà à s’éloigner lorsque le garde revint, mais alors qu’il marchait en direction de la ville il réussit à discerner ce qu’il dit à Egidor, et put entendre les derniers mots de son ancien ami sur le sol de Dafashûn.

« Nous sommes prêts à embarquer. Le capitaine souhaite cependant que vous preniez un nom d’emprunt pour le registre. Cela vous permettra de passer plus facilement les contrôles une fois arrivé à Nirûmar. Avez-vous une idée du nom que vous pourriez utiliser ? »

« Oui, inscrivez moi sous le nom d’Apisûn… »