Nemosor (9)

Nemosor (9)

Nemosor n’avait pas dormi de la nuit. Il avait retourné dans son esprit les événements de la veille, se demandant encore quelle était la meilleure ligne de conduite à adopter. Il était clair pour lui qu’il ne pouvait pas dénoncer Egidor aux autorités de l’université sans en savoir plus.  Il n’avait pas pu voir Codelia le soir précédent car ni elle ni Egidor n’étaient rentré dans leurs quartiers cette nuit là, un fait qui inquiétait particulièrement Nemosor. Cela ne pouvait en effet signifier qu’une seule chose : quel que soit ce qu’était en train de préparer ses deux amis, la fin en était proche. C’est donc avec la ferme intention de retrouver Codelia que Nemosor quitta ses quartiers. Il n’avait pas de cours ce matin là et avait donc tout le loisir de se rendre à la faculté des Pleblûnen.

Les bâtiments réservés aux Pleblûnen avaient un aspect très particulier : tous étaient de hautes tours se ramifiant à leur sommet afin de rappeler une forme d’arbre, objet d’étude principal de cet ordre de mages. Les bâtiments étaient d’ailleurs entourés par de magnifiques jardins, des lieux paisibles et accueillants qui permirent à Nemosor de recouvrer un peu de son calme. Le jeune homme savait quel était le bâtiment où Codelia était sensée étudier, et il s’y dirigea rapidement. A sa grande surprise, il vit que la jeune fille se trouvait dans le hall d’entrée.

Codelia avait les yeux rougis par la fatigue. Son regard semblait absent, perdu dans ses pensées. Nemosor se dirigea droit vers elle, et la prenant par le bras, lui dit :

« Codelia, j’ai à te parler, sortons s’il te plait. »

La jeune fille eut un petit mouvement de recul lié à la surprise, puis se ravisant, elle répondit, d’une voix légèrement tremblotante.

« Nemosor ! Que fais-tu ici ? »

« Je vais t’expliquer. Mais il vaut mieux que nous parlions dehors. »

Codelia acquiesça et tout deux sortirent d’un pas rapide. Une fois dehors, la jeune fille fit face à Nemosor et parla d’un ton un peu plus ferme, comme si elle avait repris de l’assurance :

« Vas-tu m’expliquer ce qui te prend ? »

Nemosor se sentit un peu pris de court. Mais il ne pouvait plus reculer, à présent. Il décida de dire la vérité : il verrait bien où cela le mènerait.

« Codelia, j’ai suivi Egidor hier. J’ai vu ce avec quoi vous travailliez dans cet entrepôt, et je sais que vous avez quelque chose à voir avec les vols dont a été victime l’université. Je n’ai pas encore été voir le doyen car je veux vous laisser une chance de vous expliquer. Dis moi ce qui se passe exactement s’il te plait. »

L’expression d’horreur qui apparut sur le visage de la jeune fille ne laissa plus aucun doute à Nemosor. Elle savait évidemment de quoi il parlait. La jeune fille semblait d’ailleurs sur le point d’exploser, les émotions s’entrechoquant en elle comme autant de lames acérées. Elle s’assit sur banc à proximité et fondit en larmes.

C’était une réaction que n’avait pas prévu Nemosor. Pris d’un soudain sentiment de culpabilité le jeune homme s’assit à coté de Codelia et l’entoura d’un de ses bras, le temps que la jeune fille se calme. Une fois que les sanglots se furent réduit, Nemosor reprit la parole.

« Codelia, il faut que tu me dises ce qui se passe. Je ne peux pas vous aider si je ne sais rien. Il y a sûrement une solution à ce problème. »

Codelia regarda Nemosor d’un air triste.

« Tu ne comprends pas, Nemosor. Il est allé trop loin cette fois. Même moi je n’arrive plus à le raisonner. J’étais prête à le dénoncer quand tu es arrivé mais je n’arrivais pas à m’y résoudre. Je ne sais pas quoi faire. »

La jeune fille semblait prête à repartir en sanglots, mais Nemosor la coupa.

« Il faut que tu me racontes tout depuis le début. Peut-être qu’ensemble nous trouverons comment empêcher Egidor de commettre une bêtise. »

« Tu as raison. Je vais tout te dire. Depuis que nous sommes entrés, Egidor et moi, au cercle de la tunique noire, nous nous sommes vu confier toutes sortes de missions. La plupart étaient innocentes et bénignes, et à chaque retour de mission, nous avions droit à des enseignements de la part de nos supérieurs. Ils nous parlaient des machines des Anciens et du pouvoir de l’Empire de Blûnen. Mais leurs paroles allaient bien plus loin que la simple nostalgie : le cercle de la tunique noire veut voir l’empire restauré. Cela me paraissait totalement irréaliste et je me suis contenté d’apprendre ce que je pouvais. Mais Egidor a totalement adopté la doctrine du cercle, à tel point que le grand maître lui a confié les plans d’une machine basée sur l’adakan. Il a dit à Egidor que s’il arrivait à construire cette machine, les mages pourraient dominer le monde comme à l’époque des anciens. Il fallait cependant beaucoup de pièces pour assembler cet appareil, et Egidor s’est mis en tête de les voler. J’ai essayé de l’en dissuader, mais poussée par sa détermination, j’ai fini, à mon grand regret, par l’aider. Et c’est ainsi que j’ai appris que la machine était une bombe : une bombe à l’adakan d’une puissance terrifiante. J’ai alors pris peur et j’ai tenté une nouvelle fois de convaincre Egidor d’arrêter, mais il semble pris d’une frénésie incomparable et rien ne peut l’arrêter. Il ne lui reste plus qu’une chose à faire avant de terminer la machine : pénétrer dans le noyau. »

Les paroles de Codelia étaient comme autant de poignards pour Nemosor, mais sa dernière phrase fut le coup de grâce. Egidor voulait pénétrer dans le noyau ? C’était pure folie ! Le noyau était la bibliothèque centrale de Dafakin, une gigantesque machine stockant toutes les informations que les mages avaient pu sauver après le jihad mené par les Sorcami qui avait détruit l’empire de Blûnen. Son accès était strictement resérvé au plus hautes instances de Dafashûn, et le commun d’y mortel risquait sa vie en y pénétrant. Il fallait absolument empêcher Egidor de commettre cette folie, et Nemosor ne voyait qu’un moyen.

« Suis-moi, dit il à Codelia. Nous n’avons pas de temps à perdre. »