Nemosor (6)

Nemosor (6)

« Woohoo! »

Le cri d’excitation et de joie d’Egidor saturait les écouteurs de Nemosor, le déconcentrant. Et à vingt mille pieds au dessus de la surface du sol, il valait mieux rester attentif à ce que l’on faisait, ce que ne manqua pas de rappeler l’instructeur.

« Calmez-vous un peu, Egidor ! Ce n’est pas votre premier vol, que diable ! Restez en formation derrière moi. »

Il ne s’agissait certes pas du premier vol de Nemosor et d’Egidor a bord d’un dragon, mais c’était la première fois qu’ils se retrouvaient en solo, sans instructeur présent avec eux dans le cockpit. Et Nemosor ne pouvait s’empêcher d’admettre que la situation était grisante. Il ressentait dans tous ses membres l’incroyable vitesse du dragon, et le simple fait de penser que le sol se trouvait si loin rendait le jeune mage presque euphorique. Nemosor était cependant plus posé que son compagnon, et réussissait à garder un semblant de calme.

« Très bien, dit l’instructeur. A présent voyons si vous vous rappelez de ce que vous avez appris. Faites un tonneau à droite. »

« Oui maître, » répondirent Nemosor et Egidor.

Nemosor tira la manette du dragon vers la droite, le faisant instantanément pivoter sur son axe longitudinal. Rapidement le dragon  de Nemosor se retrouva sur le dos, le sang montant à la tête du jeune homme. Mais, suivant ce qu’il avait appris, le jeune homme continua a tirer vers la droite, ne s’arrêtant que lorsque le dragon fut presque de nouveau à l’horizontale. L’appareil se réajusta alors de lui même. Le cap de Nemosor n’avait changé que d’un degré, ce qui était relativement correct.

« Très bien », dit l’instructeur. « Vous semblez avoir l’appareil en main. Nous allons arrêter pour aujourd’hui et rentrer à Dafakin. Mais je pense que dès la semaine prochaine nous pourrons aborder des manœuvres plus complexes. »

Nemosor ne put s’empêcher de sourire. Cela faisait seulement trois mois qu’il avait commencé à voler, mais il adorait cela, et attendait avec impatience l’occasion d’apprendre de nouvelles techniques ou manœuvres. C’est donc l’esprit joyeux qu’il guida son appareil jusqu’à la piste d’atterrissage se trouvant non loin de Dafakin. Les roues du dragon touchèrent le sol avec grâce, et bientôt Nemosor fut dans le hangar ou étaient entreposé les dragons en attente d’entretien.

La bonne humeur de Nemosor s’envola cependant rapidement lorsqu’il vit Codelia. La jeune fille se jeta dans les bras d’Egidor, qui avait atterri juste avant Nemosor, éveillant en ce dernier un tourbillon de sentiments contradictoires. Cela faisait plus de trois ans qu’Egidor et Codelia avaient intégré le cercle de la tunique noire, et bien qu’ils n’en parlaient que rarement, Nemosor savait que cette appartenance avait rapproché les deux amis de manière intime. Egidor avait d’ailleurs bien changé depuis qu’ils étaient arrivés à Dafakin. De timide et réservé, il était devenu extraverti, n’hésitant pas à utiliser ses talents de musicien et de beau parleur pour accroître sa popularité. Ses notes à l’université n’étaient pas en reste pour autant, et il avait, comme Nemosor, passé avec brio le test pour entrer à l’école des Sûblûnen, les mages responsables de la fabrication et de l’utilisation des moyens de défense de Dafashûn. Nemosor se devait d’admettre qu’il était un peu jaloux d’Egidor, à qui tout semblait réussir. Cela ne remettait cependant pas en cause leur amitié, et les deux étudiants étaient presque inséparables. Nemosor voyait cependant moins souvent Codelia. La jeune fille avait intégré l’ordre des Pleblûnen, les mages spécialistes des arbres et des plantes, et étudiait dans un bâtiment se trouvant à l’opposé de l’université.

Nemosor se rapprocha de ses deux amis, le casque sous le bras.

« Salut Codelia ! », dit-il.

« Nemosor. », répondit la jeune fille avec un signe de tête. « Egidor me racontait que votre premier vol solo avait été génial. »

« Génial mais trop court. Tout parait si différent quand on est là haut… »

Egidor coupa son ami.

« Que dirais tu de fêter ça ce soir ?  Je vais jouer au Ciel des Anciens. »

Nemosor savait qu’il ne pourrait pas supporter une autre de ces soirées où il devait rester dans l’ombre d’Egidor.

« Je ne pense pas que je pourrai. Je dois réviser… »

Nemosor fut interrompu par un étudiant deuxième année qui venait de rentrer dans le hangar en criant.

« Au vol ! Quelqu’un vient de dérober des pièces de rechange des dragons ! »

Tous les mages présent dans le hangar se tournèrent vers le nouvel arrivant. L’instructeur de Nemosor fut le premier à répondre.

« De quoi parles-tu ? Encore des vols ? »

Cela faisait en effet quelques mois que des objets disparaissaient mystérieusement de l’université sans que nul ne sache qui en était responsable et pourquoi. Pour l’instant ces vols n’avaient pas touché les Sûblûnen, mais c’était apparemment maintenant chose faite.

« Oui, maître. Venez vite ! »

L’instructeur se précipita à la suite du jeune apprenti, laissant seuls Nemosor, Egidor et Codelia. Nemosor ne pouvait s’empêcher s’empêcher de faire le rapprochement entre ces vols et le cercle de la tunique noire, particulièrement à leur épreuve d’intégration. Cela faisait un bon moment que cette idée le tenaillait, mais il n’osait en parler à ses amis de peurs de les vexer.

« Tu as l’air pensif, Nemosor », remarqua Egidor. « Tu devrais réellement venir te détendre avec nous ce soir. »

« Je suis désolé, je ne peux vraiment pas. », dit Nemosor. « J’ai beaucoup de travail à faire pour demain. Mais j’espère que vous en profiterez bien. Bonne soirée ! »

Après avoir reçu le bonsoir de ses amis, Nemosor s’éloigna. Son esprit était toujours focalisé sur les vols et leur possible relation avec le cercle de la tunique noire. S’il arrivait à prouver que le cercle était responsable de ce qui se passait, peut-être pourrait-il convaincre Egidor et Codelia de quitter ce groupe qui se mettait en travers de leur amitié. C’était décidé : Nemosor mènerait sa propre enquête sur les vols dès le lendemain et il espérait bien trouver quelque chose de probant…