Nemosor (5)

Nemosor (5)

« Nemosor ! Vous m’écoutez ? »

Le tuteur, un imposant mage du nom de Focernor, avait les sourcils froncés. Il venait de surprendre Nemosor en train de rêvasser à son cours, ce qu’il n’appréciait pas particulièrement. Le jeune homme avait en effet été distrait ces derniers temps. Il revivait dans son esprit la conversation qu’il avait eu avec Egidor et Codelia à la fontaine de Focrûn, deux jours auparavant. Nemosor n’avait pas revu ses amis depuis ce jour là. Egidor était rentré très tard les deux nuits qui avaient suivi et Nemosor n’avait pas pu lui parler. Le jeune homme ignorait donc si ses deux ex-compagnons avaient accompli la tâche que leur avait fixé Lonin, et cela le rongeait, expliquant son manque d’attention aux cours.

L’éthique de la magie n’était d’ailleurs pas un sujet qu’appréciait particulièrement Nemosor, et ces cours en petit groupe commençaient à devenir une véritable torture. Le jeune essaya cependant de faire bonne figure et répondit à Focernor.

« Oui, maître. », puis prit son air le plus concentré.

Le mage regarda son élève d’un air dubitatif puis reprit sans autre forme de procès.

« Je disais donc que les anciens, malgré leurs innombrables connaissances avaient un grand défaut : ils ne savaient pas où s’arrêter. Ils pensaient que leur savoir les autorisait à accomplir tout ce qu’ils voulaient.  Et c’est comme ça qu’ils ont commis leur plus grande erreur : la création de la race des hommes-sauriens. L’empire des anciens était en effet vieillissant, et le nombre de jeunes hommes ayant la capacité et la volonté d’effectuer les travaux les plus durs se réduisait. Les anciens cherchèrent donc à créer une force de travail qui leur permettrait de ne plus avoir à effectuer ces tâches. Pour cela ils croisèrent  le génome des humains a celui de divers reptiles et oiseaux afin d’obtenir une race aussi intelligente que l’homme mais plus résistante physiquement. Et ils y parvinrent dans la race des Sorcami. Ces derniers avaient été créés avec un gène de sécurité qui assurait aux anciens le contrôle de leur création. Du moins c’était ce qu’ils croyaient : au bout de quelques générations, le gène de sécurité disparut de certains individus Sorcami, entraînant la première révolte des hommes-sauriens. révolte qui eut pour conséquence, cent-cinquante ans plus tard, la destruction complète de l’empire de Blûnen, ainsi que s’appelaient les anciens. »

« C’est donc l’arrogance et la manque de respect des anciens pour le savoir qu’ils avaient obtenu qui les a mené à leur perte. Et c’est une leçon que, en tant que mages, nous ne devons jamais oublier. Tout ce que vous apprendrez ici à un prix et implique une grande responsabilité. Nous devons veiller à toujours utiliser nos connaissances avec discernement et dans le respect  de… »

La sonnerie de fin de cours vint heureusement couper ce discours pontifiant qui commençait à lasser Nemosor.

« Très bien nous continuerons demain », dit Focernor. « Vous pouvez disposer. »

Nemosor et les autres élèves mages du cours s’empressèrent de prendre leurs affaires et de quitter la salle. Absorbé dans ses pensées, Nemosor ne remarqua pas la forme qui s’était dressé devant lui et fonça dedans, se retrouvant à terre. Recouvrant ses esprits, le jeune homme leva alors les yeux et s’écria.

« Egidor ! »

« Salut Nemosor ! » répondit l’interessé avec un sourire. « Tu as l’air distrait. »

Il semblait à Nemosor qu’Egidor avait un peu plus d’assurance dans sa voix qu’avant.

« Comment vas-tu ? Ça fait deux jours que je cherche à te parler… »

« Ça va. J’ai été un petit peu occupé, mais tout va bien. »

Nemosor ne put réfrainer son impatience.

« Tu fais partie du cercle de la tunique noire maintenant ? Tu ne m’en veux pas de vous avoir laissé vous débrouiller seuls ? »

Egidor fronça légèrement les sourcils.

« Je ne suis pas censé en parler », dit il d’un air mystérieux. « Mais je ne t’en veux pas du tout. Tu es libre de ton choix, et pour moi, nous sommes toujours amis. »

« Et Codelia ? »

« Elle est toujours en colère contre toi, mais je pense que ça lui passera. Allez il me semble que nous sommes ensemble au cours de physique élémentaire, suis moi. »

Nemosor suivit son ami sans mot dire, rongeant sa curiosité. Il aurait aimé savoir comment s’était déroulée le « test » de Lonin, mais il n’osait insister auprès d’Egidor. Alors qu’ils s’apprêtaient à entrer dans leur nouvelle salle de cours, Egidor se tourna vers son ami :

« Ce soir nous allons boire un verre à l’auberge des Dûeni avec Codelia. Si tu veux joins-toi à nous. Ce sera peut-être l’occasion pour vous deux de faire la paix. »

Egidor acquiesça avec un sourire. Il y serait. Tout semblait redevenir comme avant, remplissant de joie l’esprit du jeune homme. Cette affaire du cercle de la tunique noire serait vite oubliée !