Nemosor (14)

Nemosor (14)

La prison de Dafakin était située un peu à l’extérieur de la ville, loin des regards des citoyens « honnêtes ». Nemosor n’avait jamais imaginé qu’il puisse exister un tel endroit si près de la cité des mages, et encore moins le visiter un jour. C’était pourtant bien là qu’Egidor se trouvait après son arrestation par les forces armées de Dafashûn, et Nemosor avait enfin pu se résoudre à rendre visite à son ami. Etant en grande partie responsable de l’incarcération d’Egidor, le jeune homme avait beaucoup hésité avant d’effectuer cette visite. Nemosor savait que son ami (mais pouvait-il encore l’appeler ainsi) lui en voudrait terriblement. Le jeune mage était cependant de nature optimiste, et il voulait croire qu’Egidor pouvait encore être ramené à la raison.

De plus, le procès d’Egidor devait commencer deux semaines plus tard, et Nemosor étant un témoin clé dans cette affaire,  les visites allaient sous peu lui être interdites. Nemosor, tout comme Codelia, n’avait plus le droit de continuer ses études jusqu’à ce que le procès se termine. Tous deux avaient donc beaucoup de temps libre. Nemosor s’employait à lire et à occuper son esprit, mais Codelia ne pouvait s’empêcher de ressasser les derniers événements, et le poids de sa responsabilité dans les vols commençait à se faire sentir. A chaque fois que Nemosor la croisait, avait les yeux rougis et le visage cireux, et ne prononçait pas plus de quelques mots à la fois. Il était bien loin le temps où la jeune fille l’emmenait en riant faire le tour des bars de Dafakin.

C’est donc le cœur lourd que Nemosor franchit les portes de la prison de Dafakin. Le bâtiment était une véritable forteresse dont les murs en béton gris accentuaient l’impression d’inviolabilité. Un homme de la Garde Pourpre accompagna Nemosor au travers des longs corridors bordés de cellules vides aux barreaux rouillés jusqu’à la geôle où dormait Egidor.

Ce dernier était assis sur la paillasse qui lui servait de lit, les yeux fermés comme s’il essayait de se remémorer quelque chose. Le garde frappa aux barreaux à l’aide de sa matraque,  faisant retentir un son métallique dont les échos allèrent se perdre au fond du couloir.

« Un visiteur pour vous ! »

Egidor ouvrit les yeux, et, apercevant Nemosor, il eut un petit ricanement.

« Tiens donc ! Je me demandais si tu allais venir me voir avant le procès. Je vois que tu es plus courageux que je n’aurais pensé. Mais tu as fait le voyage pour rien. Je n’ai rien à te dire, Nemosor. »

Nemosor s’était attendu à ce type de sarcasme et il ne se laissa pas démonter.

« Je suis pourtant ton dernier espoir. Si tu reviens à la raison, je pourrais peut-être faire en sorte que mon témoignage pèse en ta faveur. Tu dois bien te rendre compte que tu es à présent seul : les membres de ton cercle de la tunique noire ont réussi à fuir, ne laissant que toi comme responsable de ce qui s’est passé. Et la présence d’adakan dans les restes de ton dragon montre que tu es lié aux vols. Ta culpabilité ne fait aucun doute. Ta seule chance de t’en sortir est de l’admettre et de montrer que tu souhaites te repentir. »

« Me repentir ! Laisse moi rire Nemosor !  Je me demande comment j’ai jamais pu t’appeler mon ami. Je ne vais pas renier ce que je sais être la vérité pour les beaux yeux de quelques vieillards corrompus. C’est à cause de ceux-là même qui vont me juger que Dafashûn ne peut réaliser son plein potentiel. Ils ont de la chance de disposer de fidèles chiens de garde à l’esprit étroit comme toi, sinon je leur aurai montré ce qu’est le véritable pouvoir.  »

Nemosor n’allait pas se laisser abattre pour si peu.

« Tu parles de pouvoir, mais c’est toi qui es à présent derrière les barreaux. Ne reste-t-il donc plus rien d’Egidor le musicien qui aime tant s’amuser et apprendre ? Tu risques le bannissement à vie, voire pire pour ces actes de trahison et de vol. Ne souhaites-tu pas atténuer cette peine ? »

A ces mots, un léger voile de tristesse sembla passer sur le visage d’Egidor, mais sa réponse fut sans appel.

« J’ai fait mes choix, Nemosor, et je les respecterai. Je ne vais pas me détourner de mon objectif juste pour alléger ma sentence. Si tu t’attendais à un acte de rédemption de ma part, je crains que tu ne reste sur ta faim. »

« Mais… », commença Nemosor, avant d’être coupé par cet ami qu’il ne reconnaissait plus.

« Je n’ai rien d’autre à te dire. A présent va-t-en et ne reviens plus ici. Nous nous reverrons au procès. »

Nemosor essaya de dire quelque chose, mais le garde, qui était resté présent durant tout l’échange, lui fit signe de le suivre, lui indiquant que l’entrevue était terminée. Nemosor obtempéra, pensant en son for intérieur : « Oui, Egidor, nous nous reverrons au procès. »