Mort (6)

Mort (6)

Aridel observait son interlocuteur sans rien dire. Tout était confus. Erû, une création des anciens ? Et comment pouvait-il justifier de quelque manière que ce soit la destruction et la mort qu’avait apporté Oeklos ? Pout-être que tout ce qu’il avait entendu jusqu’à présent n’était qu’un rêve. Il était probablement en train de dormir à coté d’Imela dans le froid, et il allait se réveiller à tout moment.

– Non Aridel, dit alors Erû/Sûnir, répondant à ses pensées, tu n’es pas en train de rêver. Comme je te l’ai expliqué, je ne peux pas influencer tes décisions. Je peux lire une partie de tes pensées mais je suis incapable de te contrôler. C’est pour cela qu’il fallait que je te rencontre. Ta tâche ne fait que commencer, et il faut que tu prennes conscience de son ampleur.

L’image de Sûnir leva alors les yeux vers le plafond. Aridel, presque malgré lui, suivit son regard. Les plaques de métal qui composaient le haut de la pièce étaient en train de se replier les unes dans les autres, comme un rideau que l’on tirait. Derrière elles se trouvait une coupole de verre tenue par des barres de métal. C’était une fenêtre sur un ciel noir, constellé d’étoiles. Ces dernières semblaient bien plus brillantes que dans le souvenir d’Aridel, et, chose étrange, elles ne scintillaient pas. Il tourna la tête, et la lune apparut à ses yeux ébahis.

Elle était gigantesque, remplissant la moitié de son champ de vision. On y distinguait à l’œil nu cratères et chaîne de montagnes, le tout étincelant d’un blanc-gris presque insoutenable, baigné par la lumière du soleil. Où donc était-il ? Il déplaça de nouveau son regard, et aperçut un demi cercle bien plus petit que la lune, mais tout de même très visible. Le haut de cette hémisphère était recouvert de nuages d’un blanc laiteux, et le bas était marbré de bleu et d’un peu de vert. C’était une vision à la fois terrible et magnifique.

– Tu as devant les yeux un panorama que peu ont contemplé depuis la chute de l’Empire des Anciens, expliqua alors l’image de Sûnir. Depuis le début de ce millénaire, seuls Oeklos et toi-même avez eu le privilège d’admirer la splendeur d’Erûsarden de si loin. C’est sur ce globe que tu as vécu toute ton existence, de ta naissance jusqu’à maintenant. Regarde le bien… Les hommes et les Sorcami s’affrontent depuis des siècles pour devenir les maîtres de cette planète, une petite sphère perdue dans l’immensité d’un univers bien trop grand pour que ton imagination puisse le concevoir. Et pourtant ce sont les habitants de globe qui sont mon unique objectif, ma mission.

Aridel, pris par la beauté et l’immensité de ce qu’il avait devant les yeux en avait presque oublié sa colère. Elle refit cependant très vite surface lorsqu’il entendit cette dernière phrase.

– Comment pouvez-vous affirmer avoir fait des habitants de ce monde votre mission ? Vous êtes responsable des millions de vie qui ont été perdues dans les conquêtes d’Oeklos ! Aucun plan, aucune vision, ne peut justifier un tel carnage. C’est inhumain !

Erû/Sûnir sourit, enrageant encore plus son interlocuteur.

– En effet Aridel, ce n’est pas humain, et c’est bien pour cela que je suis le seul à pouvoir en prendre la responsabilité. Je suis comme je te l’ai dit, une machine, et même si je comprends les émotions humaines, je peux choisir de ne pas les ressentir si elles nuisent à mes objectifs. Je les ai donc mises de coté dans l’accomplissement de mon plan car cela était nécessaire. Pour que ce monde ait un avenir, il faut que les humains et les Sorcami puissent travailler ensemble d’égal à égal. Le seul moyen d’y parvenir était de vous montrer que vous êtes tous perdants, les uns et les autres, dans un conflit d’ampleur. Le monde n’a pas été détruit par les actions d’Oeklos, et dans un ou deux siècles il redeviendra comme avant, à la différence près que vos deux races auront appris à vivre ensemble. Enfin tout cela est conditionné, bien sûr, au fait que tu acceptes la tâche que je souhaite te confier. Je suis prêt à te donner les moyens de réparer une partie du tort causé par Oeklos. C’est même la raison principale pour laquelle je t’ai fait venir ici.

Aridel balaya cette dernière phrase d’un geste rageur.

– Et si je n’ai pas envie de suivre votre « plan » ? demanda-t’il, hargneux. Qui me dit que ce n’est pas un moyen d’infliger encore plus de malheur aux survivants ?

– Je ne te cache pas que même avec mon aide, le combat sera difficile et que nombreux sont ceux qui y perdront la vie. Mais c’est le prix qui reste à payer pour qu’une harmonie puisse régner entre hommes et Sorcami. Je te le répète encore une fois, je ne peux pas forcer ta décision, et c’est bien pour cela que je t’ai choisi. J’ai sélectionné tes ancêtres de manière à ce que tu sois hors de mon influence. Tu appartiens à un futur que je ne peux pas discerner dans son intégralité, et qui est bien plus long que toute mon existence. Je sais cependant que les choix que tu feras guideront le monde dans la bonne direction. Et je peux également affirmer c’est que si tu n’acceptes pas mon aide, Oeklos à d’ores et déjà gagné. Aucun autre être vivant ne pourra s’opposer à lui et le monde lui appartiendra. Sa longévité lui garantit que même lorsque les nuages se dissiperont il restera le maître incontesté d’Erûsarden. Est-ce là ce que tu souhaites ?

Aridel ne répondit pas. C’en était trop pour lui. « Erû » avait beau dire, il savait qu’il était en train de se faire manipuler. L’entité qu’il avait en face de lui n’était pas le dieu mentionné dans les écrits, mais son pouvoir était indéniable. Si c’était bien lui qui était à la source de la puissance d’Oeklos, Aridel ne pouvait se permettre d’ignorer ce qui lui était offert.

Erû/Sûnir sourit de nouveau et fit un petit geste de la main. Le sol devant Aridel se mit à bouger. Une trappe s’ouvrit et un cylindre de verre en sortit progressivement, atteignant une hauteur d’homme. A l’intérieur se trouvait une armure telle qu’Aridel n’en avait jamais vu. Elle semblait couverte d’or, et la visière et les membres étaient constituées d’un métal bleu difficilement identifiable. C’était un objet d’un autre monde et pourtant Aridel se sentit instantanément fasciné, comme si l’armure faisait partie de lui. La curiosité eut raison de lui et il s’approcha du cylindre. La paroi en verre s’enfonça alors dans le sol, laissant la cuirasse à nu.

– Voici mon don, Aridel, si tu acceptes la tâche qui est la tienne. Cette armure a été conçue pour ne fonctionner qu’avec toi, ou plus précisément ton code génétique. Elle a une double fonction. C’est un exosquelette, qui décuplera ta force tant qu’il aura de l’énergie. Sa fonction principale, cependant n’est pas le combat à main nue. La visière est adaptée à tes ondes cérébrales et permet, tout comme les miroirs d’Oeklos de contrôler l’endroit où tombe le rayon de destruction qui lui a apporté la victoire. Contrairement à Oeklos, cependant, tu ne pourras pas amorcer le déclenchement du rayon, seulement modifier l’endroit où il doit frapper. Cela te permettra de détourner l’arme de l’empereur à ton profit. Il t’appartiendra cependant d’en faire bon usage, et surtout de trouver un moyen de t’opposer à lui de manière intelligente. C’est là la mission que je souhaite te confier. Acceptes-tu ?

Aridel ne pouvait plus parler. La vision d’Imela venait en quelque sorte de se réaliser. Il avait devant ses yeux une arme qui pouvait redonner l’espoir au monde. Avait-il le droit de refuser ? En son for intérieur, il savait que non. Il avait trop souvent fui ses responsabilités, et des gens étaient morts à cause de ces choix. Sa décision était prise, mais il hésitait encore à toucher l’objet.

– Que se passera-t’il si je mets cette armure ?

– Ah… Si tu acceptes, je te transporterai jusqu’à la ville de Samar, où la résistance contre l’Empire d’Oeklos a une véritable chance d’aboutir. Le reste t’appartiendra, mon plan m’empêche de t’aider plus.

– Et Imela ? Mes compagnons ?

– Je les guiderai jusqu’à la porte et je les transporterai jusqu’au Fléau des Mers. Mais contrairement à toi, ils ne verront pas cette cité et ne connaitront pas mon existence, sauf par ta parole.

Aridel regarda Erû/Sûnir, sa colère un peu atténuée.

– Je suis sûr que vous savez déjà ce que je vais faire. Comment osez-vous affirmer que j’ai le choix ?

– Tu as toujours le choix, Aridel. A un niveau fondamental, tout est une question de choix. Il existe une probabilité non nulle pour que tu décides d’abandonner cette armure et préfères te battre par toi même. Nous sommes peut-être dans un univers où cette probabilité ce réalisera. Je suis incapable d’affirmer avec une certitude absolue que tu vas accepter, et c’est bien la raison de ta présence ici.

– Vous prétendez être un dieu mais vous connaissez bien mal l’être humain… Personne ne pourrait vivre avec les conséquences d’un tel choix, s’il refusait. Je suis donc bien obligé d’accepter. Mais je n’oublierai pas ce que j’ai vu ici. Le monde saura ce que vous êtes réellement et les horreurs que vous lui avez fait subir.

Sans ajouter un mot, Aridel posa sa main sur l’armure. Celle-ci se reconfigura instantanément, recouvrant le corps de l’ex-mercenaire. Elle était parfaitement ajustée à sa taille et d’une légèreté surprenante. La visière se referma alors, et tout devint blanc.