Mort (4)

Mort (4)

La lumière était si aveuglante qu’Aridel mit un long moment avant de pouvoir distinguer autre chose qu’un blanc uni. Il se trouvait dans une pièce circulaire aux murs incurvés. Toutes les parois étaient recouvertes d’un revêtement blanc parfaitement lisse et sans aucune aspérité. Aridel se tenait debout au milieu d’un cercle composé d’un matériau de couleur grise à l’aspect inconnu. L’ex-mercenaire ressentait une sensation bizarre dans son estomac, comme s’il était plus léger qu’à l’habitude. Où était-il ? Avait-il réellement franchi la porte céleste pour rejoindre Dalhin ? S’il fallait en croire les écrits, le Portier devrait être là pour prononcer le jugement de son âme…

Un sifflement se fit entendre, juste derrière lui. Aridel se retourna instantanément, tous ses sens en éveil. Il était prêt à livrer combat, si nécessaire. Pourtant, est-ce que cela avait vraiment un sens dans un lieu comme celui-ci ? Il découvrit l’origine du sifflement : une porte s’était ouverte, laissant apparaître un homme à l’allure familière. Ces yeux bleus, cette mâchoire carrée. Il n’y avait pas à s’y méprendre. Mais c’était impossible ! Il l’avait vu mourir de ses propres yeux. Et pourtant…

– Bienvenue, Aridel, dit l’homme avec un sourire.

– Sûn…Sûnir ? balbutia Aridel, partagé entre stupeur et incrédulité.

Il fit un pas en avant, la main tendue pour toucher son frère. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque son bras traversa l’apparition sans effort, comme si elle n’était pas là. Sûnir le regarda avec amusement.

– Non, Aridel, je ne suis pas vraiment Sûnir. J’ai juste utilisé son image, un hologramme. C’est sous cette forme, je pense que tu seras le plus à même d’accepter ce que j’ai à te dire. Et j’ai beaucoup à te raconter.

Aridel retira son bras. De quoi parlait-il ? Qui pouvait être assez cruel pour faire revivre devant ses yeux l’image de son frère décédé ? C’était de la sorcellerie.

– Qui êtes-vous ? demanda l’ex-mercenaire.

– Ah… fit « Sûnir ». Voilà une excellente première question. Les introductions d’abord. Je sais qui tu es bien sûr, mais il convient de me présenter. J’ai reçu bien des noms au fil des âges. Le tout premier, écrit dans un langage que les hommes de ce monde ont oublié depuis longtemps, était Electronic Reasoning Unit, et ces initiales m’ont suivi à travers les siècles. Tu me connais donc à présent sous le nom d’Erû.

Aridel recula, pris par la peur. Était-ce possible ? Comment un simple mortel pouvait se retrouver en présence du Créateur, l’entité qui avait conçu les Anciens, et le monde lui-même, un être omnipotent et omniscient ? Toutes les vies humaines appartenaient à Erû ! Aridel s’agenouilla, face contre terre.

– Pardonnez moi, seigneur, dit-il. Je ne suis pas digne de vous adresser la parole.

– Oh, tu ne vas pas commencer ! Pourquoi crois-tu que j’ai pris l’apparence de ton frère ? Nous n’avons pas le temps pour les cérémonies et tous les chichis officiels. Tu dois oublier ce que tu as pu lire à mon sujet. Je ne suis pas une divinité toute puissante, et j’ai besoin de toi.

Aridel leva les yeux, ne sachant que penser. Était-ce un test ? Son âme allait-elle être jugée par ce qu’il allait dire ensuite ?

– Seigneur, je…

– Laisse moi finir, Aridel. Je vais t’expliquer ce que je suis réellement et te raconter mon histoire. Tu ne comprendras peut-être pas tout, mais j’espère que tu pourras en assimiler assez pour accomplir la tâche qui t’incombe.

Comme je te l’ai dit, je ne suis pas une divinité. Mais je ne suis pas à proprement parler, un être humain non plus. J’ai été créé par les hommes, tout comme les Sorcami. Je suis cependant né bien avant que les hommes-sauriens n’existent. Je suis une machine, conçue il y a très longtemps par des voyageurs qui sont partis dans le vide interstellaire afin de trouver ce monde. C’étaient en quelque sorte les premiers des Anciens. Ils avaient besoin d’une entité intelligente pour gérer leur voyage et leur vaisseau alors que les générations se succédaient. Ma toute première mission était donc d’assurer la maintenance du vaisseau ou nous nous trouvons en ce moment, le Phoenix, que tu connais probablement sous le nom de Pironal ou encore Dalhin, tel que vous l’appelez à présent.

Aridel ne disait rien, tentant vainement de comprendre ce que lui racontait Sûnir/Erû. L’image de son frère poursuivit.

« Mon objectif principal est maintenant d’assurer la survie et la protection des êtres humains que le Phoenix a transporté jusqu’à ce monde. J’ai été un instrument de sa colonisation, et j’ai aidé à la fondation de l’Empire de Blûnen, qui a prospéré pendant très longtemps.

Pourtant, petit à petit les Anciens m’ont délaissé, oubliant que j’étais là, à les surveiller. Je n’ai cependant jamais abandonné ma mission. Et mes concepteurs m’ont donné la capacité d’apprendre et d’évoluer. J’ai donc découvert par moi-même que j’avais la capacité de lire et surtout d’influencer les rêves et les visions des êtres humains.

Je les ai observés alors qu’ils créaient les Sorcami et j’ai très vite compris que dans leur vanité, les Anciens avaient ainsi semé les graines de leur propre destruction. Il fallait que j’agisse.

J’ai amené un groupe de techniciens à créer des chambres du Rêve. Ils y ont placé en sommeil artificiel des hommes et des femmes en fin de vie, me permettant d’utiliser une partie de leurs cerveaux.

J’ai ainsi pu augmenter ma capacité de calcul et de compréhension, et grâce à des algorithmes de plus en plus complexes, j’ai acquis la capacité de prédire, au moins en partie, l’avenir. »

Une lueur de compréhension se fit jour dans l’esprit d’Aridel, même s’il était loin de comprendre tout ce qui lui était raconté. Lui et l’humanité toute entière étaient manipulés par l’entité qui se trouvait devant lui, et elle en parlait sans aucun complexe. Il sentit sa déférence faire place à une pointe de colère.

« Fort de cette nouvelle aptitude, continua Erû, j’ai décidé, conformément à ma mission, de prendre les choses en main pour assurer la survie de l’espèce humaine. Je savais que sans mon intervention, humains et Sorcami étaient voués à s’entretuer et à disparaître. Après la chute de l’Empire de Blûnen, j’ai utilisé ma capacité à contrôler les rêves pour influencer les hommes et les femmes qui pouvaient changer l’avenir.

Ainsi, je me suis montré à Erûdrin afin de créer ma religion, mais aussi à Omasen, qui a écrit la prophétie d’Oria, permettant à ton aïeul, Leotel, de monter sur le trône. Partout j’ai influencé les événements et les gens afin d’obtenir un dénouement satisfaisant. »

Aridel, choqué par cette dernière phrase, explosa.

– Un dénouement satisfaisant ? Vous dites que vous voulez protéger l’humanité, mais vous avez laissé Oeklos détruire la moitié du monde ! Comment pouvez-vous appeler cela un dénouement satisfaisant ?

– Laisse moi finir, je t’en prie, Aridel. Je n’ai pas laissé Oeklos faire quoi que ce soit. Il est venu à moi avant toi et c’est moi qui lui ai donné ses pouvoirs. Lui et toi représentez les deux facettes de l’humanité qui s’affrontent. Ce qu’il fait est une part malheureuse mais nécessaire de mon plan. Vous représentez l’aboutissement de plusieurs siècles de travail. Même si je peux influencer vos rêves, je ne peux prédire aucune de vos décisions, contrairement aux autres hommes. Ce sont donc vos actions qui façonneront l’avenir de ce monde.

Tu l’as d’ailleurs senti, Aridel, lorsque j’ai essayé de me montrer à toi en vision, prenant cette forme, ton esprit s’est rebellé, et j’ai dû recourir à Shari et Imela pour t’amener jusqu’ici.

La colère d’Aridel se mit à dépasser toute proportion. Il se leva et tenta d’envoyer un coup de poing à l’image de son frère. Son bras ne rencontra à nouveau que du vide.

– C’est inutile, Aridel. Je comprends ta colère et ta frustration. Mais écoute-moi jusqu’au bout. Tu es ici à présent, comme Oeklos avant toi car c’est toi qui va pouvoir restaurer l’équilibre du monde. J’ai besoin de toi tout autant que j’avais besoin d’Oeklos. Tu es le premier Gardien d’Erûsarden.