Mort (3)

Mort (3)

Malgré les protestations du sergent Norim, Djashim continua à grimper les marches menant aux remparts de la forteresse. Les soldats de la quatrième compagnie avaient tous été placés le long de la tour de garde. Ils constituaient la première ligne de défense en cas d’assaut de la rébellion. C’était en grande partie la volonté et le courage de ces hommes qui allait déterminer si le jeune général devrait ou non faire appel au rayon d’Oeklos.

Les murs de la forteresse, construits à une époque où les Sorûeni étaient en guerre contre l’Empire de Dûen, semblaient d’une solidité à toute épreuve. Ils étaient assez épais pour y placer quatre hommes de front, et haut de presque 40 mètres. Leur sommet était paré de créneaux derrière lesquels les soldats s’étaient postés. La plupart d’entre eux étaient des archers et des arbalétriers, chargés de repousser les vagues d’ennemis se rapprochant des murs. Ils étaient accompagnés d’arquebusiers, qui constituaient la deuxième ligne de défense. Djashim aurait bien voulu placer des canons de plus gros calibre en troisième ligne, mais c’était tout bonnement impossible : les murs étaient trop hauts et trop étroits. Les arquebuses avaient déjà été très difficiles à monter, et les hommes avaient failli en perdre plusieurs.

Djashim déboucha près d’un groupe de légionnaires au repos. Les hommes, surpris d’apercevoir leur général, se mirent précipitamment au garde à vous et le saluèrent en plaçant leur poing droit sur leur plastron. Le soleil couchant éclairait de ses derniers rayons leur armure d’un noir d’ébène, donnant à la scène un aspect presque poétique.

Une impression qui disparut très vite lorsque Djashim aperçut le panorama de la cité de Samar, derrière eux. Une épaisse fumée noire s’élevait de la plupart des quartiers de la ville, donnant l’impression qu’elle brulait en un gigantesque brasier. Il s’agissait probablement une tactique des rebelles pour dissimuler l’étendue et la position de leurs forces, mais l’effet était saisissant.

Les rebelles… Djashim était conscient que sa mission et son devoir envers Lanea lui imposait de les combattre et de les vaincre, mais tout en lui s’y refusait. Il y avait en lui trop de confusion pour prendre des décisions rationnelles. Son état mental était loin de celui d’un général se préparant à une bataille.

Le jeune officier essaya de concentrer son attention sur ses légionnaires. Leurs visages étaient emprunts de résignation et de lassitude, l’image d’hommes s’attendant au pire. Ils feraient ce qu’on leur demandait, car c’était le seul moyen pour eux de manger à leur faim, mais leur loyauté s’arrêtait là. Djashim les admirait, d’une certaine manière. Ils avaient accepté que leur sort serait très probablement de mourir pour un empire qui n’avait fait que les maltraiter. Et au final Djashim savait que comme dans toute armée, ces hommes ne se battraient pour lui, ni pour Oeklos, mais pour protéger leurs compagnons d’armes. C’était là la force vive de toute armée et l’un des piliers du combat. Mais serait-ce suffisant pour leur donner la victoire ? Certains de ces soldats avaient aussi de la famille en dehors de la forteresse. Quel intérêt avaient-ils réellement à voir les rebelles perdre ?

– Général, vous ne pouvez pas rester là, conseilla Norim, juste derrière Djashim. Si…

– Il suffit, sergent ! Je n’organiserai pas la défense de cette forteresse bien à l’abri derrière mon bureau.

Il se fait tard, général, insista le sergent. Vous devriez prendre un peu de repos.

Djashim sourit malgré lui.

– Ne me dites pas sergent, que vous pensez réellement que je pourrais dormir à un moment pareil. Vous imaginez-vous que la nuit va être calme ? Il y a fort à parier que les rebelles vont lancer leur premier assaut dès le soleil couché.

Djashim vit une expression d’anxiété se dessiner sur le visage de ses hommes. Il aurait mieux fait de se taire. Trop tard pour reculer maintenant. Il se mit à parler beaucoup plus fort, de manière à être entendu loin sur le rempart.

– Vous m’avez bien entendu, soldats ! Notre ennemi ne nous laissera pas de répit. Je sais que nombre d’entre vous ne croient pas en ce que peux nous apporter l’Empire. A ceux là je dis : sachez que vos vies, tout comme la mienne, sont en jeu ce soir ! Notre survie dépend de notre courage à tous ! Soyez des hommes ! Montrez ce dont quoi vous êtes capables et nous vaincrons !

Djashim vit les yeux d’un ou deux de ses hommes s’éclaircir un peu. C’était déjà ça, se dit-il. Il repensa à la situation dans laquelle il se trouvait. Il doit y avoir un moyen de sortir de là, tenta-t’il de se convaincre. Il prit une grande inspiration, mais ne trouva aucun soulagement dans cette bouffée d’air enfumé.

Le jeune général se mit à arpenter le rempart sous les yeux de ses soldats. Les arquebusiers étaient en train de compter leurs munitions. La tristesse envahit Djashim quand il réalisa le nombre de vies que ces billes de plomb allaient détruire. Oeklos voyait les rebelles comme une simple menace à éliminer, une plaisanterie face à son pouvoir. Pour Djashim c’était bien différent : il devait faire face à son sentiment de culpabilité, et la bataille n’avait même pas commencé. Il inspira de nouveau. Aucune raison de s’affoler, du moins pas pour l’instant.

– Général ! interpella Norim.

Le sergent avait le doigt tendu vers le bas des remparts. Deux cavaliers approchaient de la porte, l’un d’eux portant un drapeau blanc.

– Des messagers ! cria Djashim. Ne tirez…

Trop tard. Avant même qu’il ait eu le temps de donner son ordre, une volée de flèches, tirées depuis les meurtrières, transperça les malheureux. Les deux hommes s’effondrèrent sous leurs montures. Maudit soient ces officiers ! pensa Djashim. Leur dernier espoir de négociation venait de se transformer en hérisson. A présent seule la bataille, violente et sanglante, les attendait.