Mort (1)

Mort (1)

Le port d’Apiadomar était un véritable cloaque. Il était difficilement imaginable qu’un tel endroit fasse partie du Royaume des Mages. Pourtant c’était bien le cas. Maintenir l’apparence négligées des villes de Dafashûn qui étaient en contact direct avec Sorcasard et Erûsard était nécessaire. Il ne fallait pas que le reste du monde découvre la véritable source du pouvoir des mages et décide de s’en emparer. Même en Dafashûn, seule une poignée d’élus avaient accès au savoir des Anciens, et la plupart habitaient à Dafakin. Electricité, moteur à combustion, transporteurs magnétiques, étaient quasiment inconnus dans la périphérie du Royaume.

Cette décision était au coeur même de la fondation de Dafashûn. Après la chute de l’Empire de Blûnen, les anciens vivant à Dafakin avaient choisi de cacher et de protéger leur savoir afin d’éviter aux plus belliqueux de leurs compatriotes de reproduire les erreurs du passé. Bien entendu, il y avait dès le début eu de nombreuses voix pour s’opposer à ce choix. Pourquoi le luxe de la vie des Anciens était-il réservé aux seuls mages de Dafakin ? La faction des Mages Noirs avait plusieurs fois, dans l’histoire du Royaume, tenté de changer l’ordre établi. La plupart de leurs tentatives s’étaient cependant soldées par des échecs.

En voyant les rues d’Apiadomar, Taric se prenait pourtant presque à souhaiter que leur voix ait été plus écoutée. La ville portuaire ressemblait plus à un bouge de l’Empire de Dûen qu’à un sanctuaire de la connaissance. Des excréments humains et animaux jonchaient les rues et l’odeur, amplifiée par la chaleur, était pestilentielle. Taric n’avait cependant pas le choix. Apiadomar était l’un des seuls ports d’où partaient encore des navires à destination du nord de Sorcasard. Le mage avait hâte de poursuivre son voyage d’étude de la faune et de la flore du continent des hommes-sauriens. Il était impressionnant de voir à quelle vitesse l’évolution avait fait son œuvre depuis que les Anciens ne la contrôlaient plus. Taric espérait simplement que la situation politique se soit un peu stabilisée afin de lui permettre de continuer sans risque ses explorations. D’après les dernières nouvelles, la guerre était à présent en Erûsard, et Sorcasard était devenu plus calme.

Pris dans ses pensées, Taric mit un moment à se rendre compte du grondement sourd qui faisait vibrer le sol sous ses pieds. Sa puissance allait cependant en s’intensifiant et le mage dut bientôt se tenir à un mur pour garder l’équilibre. Il s’en éloigna très vite. Mauvaise idée ! C’était un tremblement de terre et il valait mieux se tenir le plus loin possible des bâtiments. Etrange, pensa le scientifique en lui. Apiadomar n’était pas un des endroits du pays où l’activité sismique était importante.

Le bruit violent d’une explosion assez lointaine retentit, interrompant le flot de pensées du mage. Moins d’une seconde après, il faillit tomber sous l’effet de l’onde de choc. Il leva les yeux au ciel. Une épaisse fumée noire s’élevait depuis un point situé à l’est. N’était-ce pas l’endroit où se trouvait la station de magnétoporteur ?

Autour de lui, les gens se mirent soudain à courir en direction des quais, pris de panique. Taric saisit le bras d’une femme qui passait à coté de lui.

– Que se passe-t’il ? lui demanda-t’il.

– Le feu ! cria la femme. Il y a le feu ! Lâchez moi !

Elle dégagea son bras avec force, continuant en direction du port, imitée par une foule de plus en plus grande. Quelqu’un se mit à hurler :

– La lave ! La lave !

De la lave ? Ici ? Taric fronça les sourcils. C’était géologiquement impossible et… Plus le temps de réfléchir. Le mage se sentit lui aussi gagné par la panique ambiante et il se mit à son tour à courir de toute la force de ses jambes. Son instinct de survie avait pris le dessus, effaçant toute pensée rationnelle. Il poussait et bousculait sans ménagement les personnes se trouvant devant lui dans sa course effrénée vers le quai. Le navire Le Requin qui devait l’amener jusqu’en Sorcasard, l’attendait.

Les quais étaient noirs de monde, hommes et femmes tentant désespérément de prendre place à bord d’un bateau. Sur certains d’entre eux, les marins étaient obligés de se servir de gaffes pour éloigner les misérables des passerelles. Taric repéra le Requin et se dirigea vers lui. Deux matelots armés de longs couteaux gardaient l’accès. Ils repoussaient tant bien que mal la foule qui se pressait autour d’eux. Taric se fraya un chemin et brandit son certificat de passage.

– Je suis un passager, cria-t’il.

L’un des matelots lui prit le papier des mains et le parcourut rapidement. Il prit alors Taric par le bras et le poussa sans ménagement sur la passerelle. Sans demander son reste, le mage grimpa à bord.

Une fois sur le pont, il tourna les yeux vers la ville. Le ciel était noir et les flammes avaient envahi tout l’horizon. C’était une vision d’apocalypse…

Brusquement, tout devint noir. Taric baignait a présent dans une obscurité sans nom. Où était-il ? Etait-il mort ? Il ne pouvait plus bouger, comme si son corps lui même avait disparu. Il aperçut alors un point blanc lumineux. Il le fixa intensément, et perçut des pulsations. Puis une voix se fit entendre.

– Ce qui s’est passé était nécessaire, dit la voix. Mais n’aie crainte, mage de Dafashûn. Le sauveur viendra. Et il balayera les nuages dans une tempête divine.

La vision de Taric se troubla de nouveau…

Il était allongé quelque part. Où ? Le mage avait peine à respirer. Que se passait-il ?

– Il revient à lui, dit quelqu’un non loin de lui. Mais la fièvre est encore très forte.

– Maître Taric ? Vous m’entendez ? demanda une autre voix, plus familière cette fois.

– Chi… Chînir ?

La mémoire lui revint d’un coup. Lanea, le poison, Djashim, la révolte, Samar…

– Qu’est ce qui se passe ? demanda t’il d’une voix rauque.

– Vous avez eu un malaise, maître. Vous avez besoin de repos. Nous…

Une autre porte s’ouvrit. Un autre homme entra dans la pièce où ils se trouvaient.

– Les messagers sont partis, Chasim.

– Très bien, Idjin, nous verrons si le général accepte de négocier…