Lumière – épilogue

Le soleil couchant illuminait d’un sublime éclat rouge le port de Niûsanin. Sous cette lumière écarlate, la vaste armada de navires qui s’éloignait avait acquis une allure surréaliste. Même la mer avait pris une couleur rouge sang, comme si l’océan lui-même avait compris ce qui allait se passer. Pendant presque toute la journée, le temps avait été gris et couverts de nuages, et ce n’est qu’au moment où les amiraux avaient donné le signal du départ que le soleil avait effectué sa percée. Fallait-il y voir un présage ? Nombre de marins l’avaient certainement fait. Ceux qui partaient combattre Oeklos avaient besoin de tout ce qui pouvait leur apporter de l’espoir. Pour Shari, cependant, la vue de ces navires de guerre n’avait fait que rouvrir de douloureuses blessures. Elle revoyait dans sa tête les images des marins blessés et mutilés qu’elle avait tenté de soigner lors de la bataille de la mer d’Omea. L’ambassadrice avait de ses yeux constaté l’horreur de la guerre, sur mer comme sur terre, et elle ne pouvait s’empêcher de penser à ceux qui ne reviendraient pas, comme Sûnir. Shari sentit des larmes couvrir son visage. Avait-elle réellement bien fait d’approuver le départ de Djashim ? S’il lui arrivait quelque chose, pourrait-elle se le pardonner ? Elle se rappelait cependant la lueur de joie qui avait éclairci le regard du jeune garçon lorsqu’on lui avait annoncé son départ sur le Tigre blanc. Bonne chance à toi, Djashim, pensa-t’elle en levant la main en direction des navires.

– Vous semblez bien triste, Shari, dit alors Aridel, tirant la jeune femme de ses pensées. Le prince héritier d’Omirelhen était debout à coté d’elle, contemplant lui aussi le spectacle de cette flotte partant au combat.

– Oui, Aridel. Je contemplait le sort qui allait être réservé à tous ces marins, Djashim en tête.

– Le jeune garçon a l’âme d’un guerrier, Shari. Ne vous en faites pas trop pour lui, je pressens qu’il saura survivre à bien des situations où des plus faibles que lui abandonneraient tout espoir. Et ne sous-estimez pas ce que nous avons accompli. La puissance des flottes combinées d’Omirelhen et de Niûsanif est une force que même Oeklos trouvera difficile à vaincre. Nous avons sous nos yeux l’espoir des peuples libre de Sorcasard. Si j’avais pu, je me serais joint à cette flotte, pour voir Oeklos enfin battu.

– Puissiez-vous dire vrai. Je ne peux m’empêcher de douter. Oeklos nous a démontré l’étendue de sa puissance, et même s’il a essuyé un revers ici, celle-ci est loin d’avoir diminué. Il dispose de fabuleux atouts magiques, que nous autres pauvres mortels auront bien des difficultés à contrer. Seuls les semblables de Domiel savant réellement à quoi nous avons affaire.

La jeune femme marqua une pause. Elle repensait au mage qui les avait accompagné. Depuis qu’il avait commencé à explorer les artefact se trouvant la tour de Tshaylo, le comportement de Domiel s’était montré étrange, et presque inquiétant Il s’était renfermé sur lui même, n’interagissant que peu avec ses compagnons, jusqu’à ce jour fatique où il avait annoncé qu’il devait partir pour Dafashûn. Shari se rappelait encore son visage. Il était très sombre, comme celui de quelqu’un qui savait qu’il ne reviendrait pas. La jeune femme s’était demandée qu’est ce qui rebutait tant le mage à l’idée de retourner parmi les siens. Elle n’avait cependant pas osé poser de questions, sachant que sa curiosité ne serait de toute manière pas satisfaite. Shari savait cependant que même pour le mage, l’heure était grave, et sa décision de partir était sûrement son dernier recours. Peut-être Aridel en savait-il plus.

– Ne trouvez-vous pas étrange que Domiel aie décidé de retourner à Dafashûn après toutes ces années hors de son pays ? Depuis qu’il a découvert cette prophétie dans la tour de Tshaylo, il n’est plus le même. Il passe son temps dans les livres, et l’inquiétude se lit sur son visage. Vous ne l’avez pas remarqué ?

Le prince d’Omirelhen répondit d’un ton grave.

– Si bien sûr, mais Domiel reste un mage, et les mages savent et font des choses que nous autres simples mortels ne comprendrons jamais. Je suis sûr que qu’il nous dira ce qui le tracasse quand il en saura plus. Mais je pense que je peux en tout cas expliquer sa décision de retourner à Dafashûn.

– Vraiment, il s’en est ouvert à vous ?

– Non, mais il n’est pas difficile de deviner qu’il souhaite intercéder en faveur de notre alliance auprès des autorités de Dafashûn. Vous croyez qu’il y a une autre raison ?

— Je ne sais pas, Aridel. Mais la vision que j’ai eu dans la forêt semble l’avoir beaucoup inquiété, et cela concerne clairement Dafashûn. J’ai bien essayé de demander à Daethos ce que cela signifiait, mais il n’en sait pas plus que nous…

Aridel eut un léger sourire.

– Bah, il ne sert à rien de trop s’en faire. Nous devrions plutôt réfléchir à notre prochain mouvement. L’armada de Niûsanif est partie. Notre mission ici est accomplie. Domiel retourne chez lui, et peut-être devrais-je faire de même… M’accompagnerez-vous en Omirelhen ? Daethos souhaite venir avec moi. Il est impatient de rencontrer le Ûesakia Itheros. Même si je reste suspicieux de ses motivations, peut-être qu’à eux deux il pourront rallier une partie des Sorcami pour lutter contre Oeklos ? Je ne sais cependant pas trop comment agir avec lui, et je serais plus confiant si vous veniez avec nous, vous êtes une bien meilleure diplomate que moi.

Ce fut au tour de Shari de sourire. Elle imaginait Aridel en train de tenter de négocier avec des Sorcami.

– Je vous accompagnerai, bien sûr. Je vous rappelle qu’officiellement, je suis toujours l’ambassadrice de Sûsenabl à la cour d’Omirelhen, et comme vous, ma place est à Niûrelhin.

– Parfait, répondit Aridel, visiblement satisfait. Je vais m’occuper des préparatifs dès demain. Et d’ici là, essayez de rester positive, Oeklos n’a pas encore gagné la guerre.

Shari ne répondit pas, se contentant de regarder les navires s’éloignant dans le soleil couchant. Non, Oeklos n’avait pas encore vaincu, mais qui pouvait savoir quel allait être son prochain mouvement ? Comment deviner ce qu’allait faire un ennemi que personne ne connaissait réellement ? Pouvait-on vraiment s’accrocher à l’espoir ténu de l’alliance entre Omirelhen et Niûsanif ? Une puissance qui avait conquis les deux-tiers de Sorcasard en moins d’un an pouvait-elle vraiment être arrêtée ? Autant de questions qui allaient tourmenter la jeune femme pendant bien longtemps encore…

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