Les Nains et l’Empire (7)

Les Nains et l’Empire (7)

L’armée des Nains avait établi son campement sur une colline battue par les vents. C’était l’un des rares endroits où la taïga qui s’étendait à parte de vue avait laissé la place à une prairie aux hautes herbes. Le souffle omniprésent du vent rendait cependant le lieu particulièrement désagréable, et seuls les gardes de faction et Sorferum osaient affronter ce froid mordant.

20

Le Sorcami, protégé par sa peau écailleuse, était en effet moins sensible au gel que les Nains qui devaient se couvrir chaudement pour se protéger. Il contemplait donc le magnifique paysage qui s’étendait sous ses yeux. C’était une contrée vierge où la nature était encore maîtresse. L’air pur qui s’en dégageait était grisant et Sorferum en venait presque à oublier pourquoi il était là.  Les tentes de l’armée Naine le lui rappelaient cependant sans ambiguïté.  Recouvrant toute la surface de la colline, elles étaient comme une rivière blanche descendant vers la taïga.

Le jour ne durait pas longtemps dans cette région nordique, et déjà le soleil commençait à disparaître à l’ouest. L’horizon s’éclaira d’une magnifique lueur rouge qui transforma la forêt en océan de feu.  Cet instant magique ne dura pas longtemps car bientôt, le soleil disparut, laissant l’ombre nocturne recouvrir le campement.

Sorferum resta là un moment, ses yeux encore émerveillés du spectacle qu’il venait de voir. Il savait que Midenir viendrait bientôt le chercher, mais voulait profiter de ce moment de liberté.

Alors que le Sorcami méditait sur sa condition et tentait, comme chaque soir, de faire revenir ses souvenirs, il vit une forme se mouvoir silencieusement dans la nuit. C’était étrange : les Nains n’avaient pas coutume de se déplacer dans le camp une fois la nuit tombée, à l’exception des changements de quart. Curieux, Sorferum héla la silhouette :

« Hé, où allez-vous ? » demanda-t’il en Dûeni.

Le Nain s’arrêta net. Il regarda autour de lui, et lorsqu’il vit le Sorcami, il se mit à courir à toute vitesse. De plus en plus anormal, pensa Sorferum. L’homme-saurien savait en effet que ce n’était pas son aspect qui avait effrayé le nain. Tous étaient au courant de sa présence et n’ignoraient pas qu’il était un ami. Le comportement du nain était donc plus que suspect. Sorferum décida de le poursuivre, et en quelques enjambées il eut tôt fait de rattraper le fuyard nocturne. D’un geste sec, le Sorcami le plaqua au sol, coupant le souffle du Nain.

Sorferum releva sa prise à l’aide de sa puissante poigne. Le Nain essayait de se débattre, mais il ne pouvait rien contre la force musculaire du Sorcami. Il était habillé d’une tunique à capuchon noire, très inhabituelle pour l’armée Naine.

« Que faisiez-vous ? » demanda Sorferum.

Le Nain ne répondit pas. Sorferum ne l’avait jamais vu auparavant, et peut-être ne parlait-il pas Dûeni.

« Je vais vous amener au capitaine Midenir. Il saura bien ce qui se passe. »

« Ce ne sera pas la peine, Sorferum, » dit une voix. « Nous allons nous occuper de ce traître. »

C’était Midenir, accompagné de quelques uns de ses hommes. Il avait dû venir chercher Sorferum, et avait probablement assisté à une bonne partie de la scène. Le dernier mot de Midenir avait cependant interpellé le Sorcami. Il y avait donc des traîtres parmi les Nains ? Remettant son prisonnier à Midenir, il résolut de le suivre pour en savoir plus.

***

Le cachot dans lequel Samel avait été enfermé était à peine plus misérable que la chambre où il avait dormi, preuve supplémentaire de l’état de délabrement des casernes d’Orwolia. Cela faisait maintenant deux jours que le jeune homme était enfermé, en attente de sa cour martiale. Samel savait qu’il allait être déféré devant le colonel pour assaut sur un officier. Le châtiment pour une telle offense pouvait aller jusqu’à la mort, mais après quelques jours dans ce cachot glacé, Samel l’aurait presque accueillie à bras ouvert.

Le jeune homme ne pouvait s’empêcher de penser à Athil, mort de la main de celui qui était sensé le diriger. Qu’est-ce que cela signifiait de se battre et de mourir pour une armée qui considérait ses hommes comme du vulgaire bétail, à abattre dès qu’il devenait inutile ? Samel sentit la colère monter en lui. Il frappa de son poing nu le mur de sa geôle, s’écorchant les articulations.

A ce moment, un garde ouvrit la porte. Il était, tout comme Samel, natif des contreforts sud des Losapic, et c’était l’un des rares qui avait fait preuve de compassion envers le jeune homme. Cette fois-ci, cependant, le garde n’était pas seul, et un sergent l’accompagnait.

« Suivez-moi, » dit le sous-officier. « Le colonel va vous recevoir et statuer sur votre sort. »

Samel fut conduit vers un bâtiment un peu moins délabré que les autres. C’était là où les officiers supérieurs avaient établi leurs quartiers. L’édifice était agréablement chauffé, et pour la première fois depuis son départ de Losaer, Samel n’avait pas froid.

Le jeune homme fut mené dans le bureau du colonel. Le chef de la garnison était assis, accompagné du lieutenant Hûnel, qui avait encore le visage tuméfié . Il dit, s’adressant au garde de Samel :

« Vous pouvez rester, sergent, ce ne sera pas long. »

Le regard du colonel se tourna lors vers Samel.

« Soldat. Le lieutenant Hûnel, ici présent, m’a informé  de l’acte d’insubordination que vous avez commis. Vous avez délibérément porté atteinte à la personne du lieutenant, votre supérieur hiérarchique. Après avoir revu attentivement les faits, je n’ai pu que constater que vos actes méritaient, selon les lois martiales de l’Empire de Dûen, la mort. »

Samel, qui s’était attendu à ce jugement, baissa la tête et se prépara à partir affronter sa propre mort. Mais, à sa grande surprise, le colonel reprit.

« Nous nous trouvons cependant ici dans des circonstances exceptionnelles, et je ne peux pas me permettre de perdre un homme de plus. J’ai donc décidé de commuer votre peine. Pour votre insubordination envers un officier supérieur, vous recevrez douze coups de fouet. Sergent, vous vous occuperez de la sentence. Et faites en sorte que ses camarades voient bien le sort qui est réservé à ceux qui désobéissent. Ce sera tout. »

Le sergent emmena alors Samel, le dirigeant vers la vaste place où serait exécutée sa sentence.