Les Nains et l’Empire (6)

Les Nains et l’Empire (6)

L’armée d’Orbût Frinir était véritablement impressionnante. En compensation de leur petite taille, les nains étaient extrêmement nombreux, et tous étaient très bien équipés. La plupart portaient des armures et côtes de mailles qui semblaient toutes avoir été nettoyées la veille tant elles étincelaient sous le pâle soleil du Nord. Leurs armes, marteaux, lances où épées étaient elles aussi en excellent état, et la détermination qui se lisait sur tous les visages imposait le respect. Tous les nains se déplaçaient de manière extrêmement disciplinée, chaque bataillon organisé en cinq colonnes marchant aux pas. A l’arrière se trouvaient les armes de sièges, canons et autres catapultes, suivis des chariots contenant les vivres et l’équipement de l’armée.

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Sorferum était fasciné par l’efficacité de ce peuple, et il en venait presque à plaindre les humains de Dûen qui auraient à les affronter. Le Sorcami marchait aux cotés de Midenir qui avait lui aussi revêtu son armure.  Le capitaine Nain ne lâchait pas son prisonnier des yeux : même si Sorferum n’avait jamais tenté de fausser compagnie à son gardien, il restait tout de même, pour les nains, un objet de méfiance. Le Sorcami espérait que cela changerait après qu’il ait montré sa valeur au combat.

En effet, même si la mémoire de Sorferûm lui était inaccessible, il frémissait d’excitation à l’idée d’aller se battre, et il pensait qu’il avait dû être guerrier. Comment, autrement, aurait-il obtenu cette blessure à la tête ? Le Sorcami espérait qu’il aurait bientôt l’occasion de montrer aux Nains qu’il était prêt à combattre pour eux.

En attendant, c’est lorsque l’armée d’Orbût Frinir eut à traverser le fleuve Leosûrif que Sorferum eut la plus éclatante démonstration du talent et de la détermination des semblables de Midenir. Les Nains s’arrêtèrent en effet sur une plage de galets sur la rive est du fleuve. Ils attendirent là près de deux heures, avant que leurs longs navires n’apparaissent à l’horizon. Les bateaux des nains avaient remonté le fleuve à la force des bras de leurs rameurs pour rejoindre l’armée. Ainsi, une fois arrivé, ils commencèrent à faire traverser l’armée d’Orbût Frinir. Bataillon par bataillon, les Nains passèrent sur l’autre rive du fleuve, tant et si bien qu’au bout de cinq heures, l’armée était prête à reprendre sa route.

Devant eux s’étendait une plaine battue par les vents. Sorferum se demandait quel pouvait bien être le plan du grand capitaine des Nains. L’armée était clairement en train de se diriger vers l’ouest, mais s’il se rappelait bien les cartes de la région, les villes de l’empire de Dûen se trouvaient plutôt au sud. L’ouest était marqué comme une terre sauvage parcourue de forêts. Etait-ce vraiment là que le Nain voulait conduire son armée ? Sorferum brûlait de curiosité mais il savait qu’il lui faudrait attendre pour obtenir ses réponses.

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***

Comme toutes les agglomérations du duché de Sortelhûn situées au nord des Losapic, Orwolia ressemblait plus à un campement de pêcheurs qu’à une véritable ville. Sa palissade de bois était trouée par endroits, et la garnison de la ville n’en avait clairement pas assuré l’entretien. Les quelques autochtones autres que les militaires de l’empire habitant la ville étaient pour la plupart des pêcheurs semi-nomades. Ils n’habitaient Orwolia que l’hiver, et ne pêchaient que le strict nécessaire à leur survie. Tout le reste de la nourriture était importé, et la ville ne produisait rien de valeur qui aurait pu attirer le commerce. Il n’y avait dans la ville aucune structure en pierre, et l’état de délabrement des habitations était pire qu’à Losamûnd. Le seul endroit digne d’intérêt était la taverne, située sur le port où circulaient deux fois par mois les navires de ravitaillement venus du sud du duché.

Les baraquements de l’armée étaient composés de quelques bâtiments en bois mal isolés. Les interstices entre les planches laissaient passer le vent froid, et la protection  qu’offraient ces bâtisses était à peine meilleure que celle d’une tente. Les lits n’étaient guère meilleurs, simples paillasses posées à même le sol que la vermine semblait particulièrement affectionner.

Ainsi, l’arrivée du régiment de Samel à Orwolia ne remonta pas le moral du jeune homme, bien au contraire. On était loin des images de la splendide Dûenhin que les officiers montraient à leurs recrues afin de leur expliquer pourquoi ils se battaient. Fallait-il vraiment passer par cette existence misérable pour que d’autres vivent au chaud dans leur belle cité par delà la mer ?

Alors que Samel maudissait cette existence misérable, assis sur sa paillasse et se frottant les mains pour se réchauffer, il entendit Athil parler. Cela le surprit car le compagnon de Samel n’avait pas dit un mot depuis plusieurs jours, et son état de santé inquiétait le jeune homme.

« Il faut que je parte. Il faut que je parte. Il faut que je parte. »

Athil semblait répéter cela comme une litanie, d’abord dans un chuchotement, puis de plus en plus fort.

« Calme-toi Athil », dit Samel, inquiet (si jamais le lieutenant entendait …). Mais le jeune homme n’écoutait pas, son regard semblait à des lieues de l’endroit où il se trouvait.

Tout d’un coup, Athil se leva, et criant toujours « Il faut que je parte », se mit à courir en direction de la sortie de la bâtisse. En un éclair, il franchit la porte et sortit dans le froid.

Le lieutenant, dont la chambre se trouvait près de l’entrée, avait bien sûr vu ce qu’il s’était passé, et sortit à son tour.

« Soldat Athil ! Revenez ici ! Je n’ai donné aucune autorisation de sortie ! Revenez ou je devrai agir. »

Athil, dans sa folie, ignora bien sûr cet ordre. Il continuait de courir en direction de la sortie de la ville. Le lieutenant prit alors un arc, et, encochant une flèche, commença à viser Athil. Réalisant ce qui allait se produire, Samel se jeta sur son supérieur.

Trop tard ! La flèche était déjà partie. Sous le regard horrifié de Samel, Athil s’effondra sur le sol dur, l’empennage du projectile dépassant de son dos. Dans un accès de rage, Samel frappa du poing le visage du lieutenant, réalisant à peine ce qu’il faisait. Deux soldats se saisirent alors de lui, l’empêchant de recommencer, tandis que le lieutenant se relevait.

« Pour ceci, c’est la cour martiale qui vous attend, soldat ! » dit l’officier, expulsant un peu de sang de sa bouche.

Samel réalisa alors ce qu’il avait fait et comprit qu’il venait peut-être, de manière indirecte, de mettre fin à sa propre vie.