Les Nains et l’Empire (5)

Les Nains et l’Empire (5)

Après une semaine à Leosûmar, le capitaine Orbût Frinir avait décidé de déplacer ses troupes. Sorferum ignorait quel était son plan, mais il savait que le chef de l’armée des Nains devait avoir une idée bien précise en tête.

Durant son séjour à Leosûmar, bien qu’étant théoriquement prisonnier des Nains, le Sorcami en était venu à admirer leur efficacité. Rien n’était laissé au hasard dans cette armée qui (chose surprenante pour Sorferum) comptait aussi des femmes. Les Nains étaient organisés en groupes distincts, chacun capable d’effectuer des tâches précises : l’un s’occupait du travail du métal, l’autre de l’entretien des canons et autres catapultes, un autre encore des blessés, etc… Chacun semblait exactement savoir où était sa place et l’armée des Nains tournait comme une machine bien réglée.

Seul un groupe semblait sortir un peu du lot. Ils étaient habillés de longue robes, et marmonnaient souvent ce qui semblait être des prières. Les autres Nains semblaient les éviter comme la peste. Lorsque Sorferum avait tenté d’interroger Midenir à ce sujet, ce dernier avait répondu évasivement :

« Ce sont les moines de Ginûfas. De bons guerriers mais un peu trop fanatiques à mon goût. Ne leur parlez pas. »

C’était la seule fois où le gardien de Sorferum s’était montré un peu brusque. Le reste du temps, Midenir répondait avec plaisir à toutes les questions du Sorcami, fier de présenter son peuple à un étranger.

Sorferum avait ainsi appris que les Nains venaient de par delà l’océan intérieur, du lointain royaume de Setidel.  C’était une terre froide et battue par la neige, par beaucoup de points semblable à l’endroit où il se trouvaient actuellement. Des humains habitaient aussi ce pays, et ils étaient la cause du départ des Nains.

« Les hommes ont toujours méprisé les Nains, avait expliqué Midenir, mais depuis la victoire de l’empire de Dûen sur votre peuple, ce mépris s’est transformé en haine pure et simple. Les hommes de Setidel nous jugent responsables du fait qu’ils n’aient pas pu participer à la guerre des Sorcami et y gagner des territoires. Nous avons pendant longtemps servi d’amuseurs et de bouffons pour la noblesse de Setidel. Mais cette pratique a, depuis quelques décennies, pris une toute autre tournure. Les jeux auxquels nous étions soumis sont devenus extrêmement cruels. Les seigneurs humains  nous obligeaient à nous battre entre nous selon leur bon plaisir. Et le plus souvent ces combats se terminaient par une mise à mort. Nous ne pouvions plus le supporter. C’est pour cela que nous avons décidé de prendre le risque de partir en mer il y a trois ans. »

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Les Nains avaient ainsi atteint l’île de Ginûbal, à l’est de Leosûmar, mais celle-ci ne pouvait subvenir longtemps aux besoins de leur peuple, et ils avaient donc décidé de débarquer au Nord de Sorcasard.

Et maintenant que les Nains avaient réussi à prendre Leosûmar, ils semblaient prêts à passer à la suite de leur plan, quel qu’il puisse être. Sorferum était clairement destiné à les accompagner, une perspective qu’il accueillait avec joie, tant il désirait en apprendre plus sur ce peuple. Son seul regret était que sa mémoire n’était toujours pas revenue, même si la douleur de sa blessure à la tête était à présent presque totalement dissipée.

Et alors que Sorferum marchait avec Midenir en direction de l’est, où avait commencé à se rassembler l’armée Naine, il se dit : « peu importe mes souvenirs, je ferai du mieux que je peux pour aider ce peuple si courageux. »

***

De nouveau dans le froid. Samel ne comptait plus les lieues qu’il avait parcourues dans ce climat hostile depuis son départ de Setigat. Deux semaines auparavant, les brigades de Bretostel et d’Apibos était arrivées à Losamûnd. Elles n’étaient pas en meilleur état que la brigade de Setigat et la traversée des montagnes leur avait aussi fait subir de lourdes pertes. La brigade d’Apibos avait même perdu son commandant, qui avait été emporté par la fièvre.

Les soldats n’eurent cependant pas le temps de se reposer. Le comte de Losaer, capitaine général de la légion du nord, avait fait envoyer par courrier des ordres très clairs aux troupes qui devaient se placer sous ses ordres. Elles devaient rejoindre au plus vite Losaer, capitale des territoires du Nord, pendant que le comte faisait déplacer ses hommes afin de faire barrage à l’armée d’invasion des Nains dans la ville de Gostel. C’était en tout cas ce qu’avait annoncé le général Meladon avant d’ordonner à ses soldats de reprendre la marche.

Les hommes avaient donc, après une nouvelle marche de deux semaines, rejoint la ville de Losaer où les attendaient de nouveaux ordres. La garnison de la ville avait été vidée, et toute la légion du Nord était remontée avec le comte de Losaer vers Gostel. Les troupes du sud avaient reçu pour mission d’assurer la protection des villes d’Orwolia, sur la côte ouest, Losaer et Gabestil, au nord-est. La brigade d’Apibos avait donc été envoyée à Gabestil, tandis que le gros des troupes restait sous les ordres du général Meladon, à Losaer. Il avait cependant été décidé d’envoyer un petit contingent d’un millier d’hommes à Orwolia, ville sur laquelle un assaut était peu probable.

Le peloton de Samel avait été sélectionné pour faire partie de ce contingent, au grand dam du jeune homme et d’Athil, dont l’humeur était de plus en plus sombre et mélancolique. Les deux compagnons se trouvaient donc, en compagnie des autres pelotons, sur la route d’Orwolia. Samel rageait intérieurement car il ne comprenait pas pourquoi les officiers leur avaient fait faire un si long détour : ils auraient pu rejoindre Orwolia depuis Setigat en deux semaines, et cela faisait maintenant plus de cinq semaines qu’ils marchaient. C’était donc ça l’efficacité des légions de l’empire de Dûen ?

Samel savait qu’il n’était pas le seul a grogner contre l’incompétence des officiers. Ces dûeni semblaient agir sans aucun égard pour la vie de leurs hommes. Certains, comme le colonel Ewidûn qui commandait leur détachement, ne masquaient même pas leur mépris pour les populations autochtones de Sorcasard. Même si personne n’osait contester ouvertement les ordres, Samel savait que le mécontentement grondait parmi les hommes. Enfin, se dit le jeune homme, il n’aurait probablement pas à combattre une fois à Orwolia, et c’était une pensée quelque peu réconfortante…