Les Nains et l’Empire (4)

Les Nains et l’Empire (4)

Le Sorcami savait pas quoi répondre. Il décida finalement de continuer à jouer la carte de la sincérité car il lui semblait qu’Orbût Frinir pourrait détecter facilement toute parole s’éloignant de la vérité.

« Nain-Frinir, dit-il du ton le plus respectueux possible, la voix encore chevrotante. Je crains…  de ne pas pouvoir répondre à votre question. Je ne me rappelle plus de rien avant mon réveil aux mains de  vos hommes. Je ne sais même pas quel est mon nom. »

C’était la phrase la plus longue qu’il avait prononcé depuis son arrivée, et il dut s’arrêter pour reprendre son souffle. Temps que mit à profit Orbût Frinir.

« Hmmm cette histoire de perte de mémoire ma parait être l’excuse idéale pour ne pas révéler votre identité. Mais vous avez une vilaine blessure à la tête, et l’amnésie pourrait parfaitement en être une conséquence. Je n’ai jamais traité avec des Sorcami, mais j’ai entendu dire que votre peuple était honorable, contrairement aux impériaux. (Il cracha en prononçant ce dernier mot). Je vais donc prendre le parti de vous croire. Je vais envoyer mon médecin personnel afin qu’il s’occupe de vous. Comme vous ne vous souvenez pas de votre nom, nous vous appellerons Sorferum, ce qui signifie « lézard-étranger » dans notre langue. »

Sorferum ne put que bredouiller :

« Je vous remercie, Nain-Frinir. »

« Ne me remerciez pas car vous êtes techniquement mon prisonnier. Midenir, ici présent, vous surveillera en permanence. Je dois à présent partir car il me reste de nombreux détails à régler pour finaliser notre débarquement et préparer nos défenses, mais nous reparlerons. »

Orbût Frinir s’en alla d’un pas vif, laissant Sorferum seul avec ses gardiens. Le Sorcami se tourna vers Midenir.

« Je suis désolé de devoir être un tel fardeau pour vous. Je suppose que vous préféreriez avoir autre chose à faire que de surveiller un blessé. »

« Oh, ne vous en faites pas. Je suis un guerrier, et la bataille est terminée. Je suis donc essentiellement désœuvré, et je serai certainement plus à l’aise à vous surveiller au chaud qu’à monter la garde au sommet d’une tour en plein vent. »

Sorferum se sentait un peu moins fatigué, et il décida d’interroger le nain, peut-être cela lui permettrait-il de stimuler sa mémoire.

« Que s’est-il passé, ici ? » demanda-t-il.

« Vous ne le savez donc vraiment pas ? Midenir semblait surpris. Eh bien, pour faire court, notre flotte, partie de l’île de Ginûbal, à l’ouest, a débarqué ici il y a une semaine avec l’intention de s’emparer de la ville de Leosûmar au nom du peuple des Nains. Les défenses côtières de la ville étaient très faibles et nous avons rapidement vaincu la garnison impériale qui s’y trouvait. Nous allons à présent utiliser ce lieu comme tête de pont pour nous emparer des territoires du Nord de Sorcasard. L’Empire de Dûen ne sera plus pour longtemps maître de ces terres. »

L’Empire de Dûen. Cela faisait plusieurs fois que le Nain prononçait ce nom, et à chaque fois il réveillait une haine profondément inscrite en Sorferum. L’Empire était l’ennemi de son peuple, il le savait, même s’il ne se rappelait de rien d’autre.  Cela faisait de lui l’allié des Nains, et il comptait bien en apprendre le plus possible sur ce peuple étrange.

***

La brigade de Setigat avait fini par arriver à Losamûnd. Mais dans quel état ! Ils avaient perdu près de cinq cents hommes dans la traversée des Losapic, et les survivants étaient dans un état d’épuisement total. Heureusement, et contrairement à ce qu’avait supposé Samel, ils allaient bénéficier de quelques jours de repos avant de reprendre la route.

Le général avait en effet reçu l’ordre du Duc de Sortelhûn d’attendre l’arrivée des brigades de Bretostel et d’Apibos avant de repartir pour Losaer, au Nord. Là, les trois brigades se mettraient sous les ordres du général Wolianem, dirigeant la légion du Nord.

Losamûnd était une petite ville typique du Nord de Sorcasard. Ses habitants étaient pour la plupart très pauvre, vivant principalement de l’élevage de chèvres et de la chasse. La plupart de leurs habitations étaient en bois, et seul le fort où s’était installée la brigade était en pierre.

058can

Moins d’un siècle auparavant, cependant, à l’époque où les Sorcami étaient maîtres de la région, la vie avait été différente pour ces hommes. Le capitale de Wikerkhol avait été un centre économique important, ses produits et denrées vendus dans tout le continent. Cette prospérité n’était cependant plus qu’un lointain souvenir car l’empire avait détruit la ville comme beaucoup d’autres villes des hommes-sauriens pendant la Guerre des Sorcami.

Parfois Samel se demandait ce qu’avait pu être la vie avant l’arrivée de l’Empire, et il se demandait si la conquête de Sorcasard avait été si bénéfique que cela à la population humaine indigène… Le jeune homme gardait cependant de telles pensées pour lui, car c’était le genre de propos qui pouvait rapidement vous mener en cour martiale…

Samel et Athil se promenaient dans les rues de Losamûnd à la recherche d’un amusement quelconque. Ils savaient qu’ils finiraient par se retrouver à l’auberge de la Montagne Blanche, le seul endroit digne d’intérêt de la ville. Le seul inconvénient de cette auberge était qu’elle était en permanence remplie de soldats plus ou moins agressifs cherchant à oublier leurs problèmes dans l’alcool. Tout comme nous, se dit Samel en regardant Athil.

Le jeune homme avait été marqué par sa traversée des Losapic, bien plus que Samel. Il avait souvent l’air grave et ne riait pratiquement plus. Même l’alcool ne lui rendait pas sa joie, le faisant sombrer dans une morne mélancolie. Encore un acte à mettre au crédit des généraux, se dit Samal alors que les jeunes gens passaient les portes de l’auberge.