Les Nains et l’Empire (3)

Les Nains et l’Empire (3)

Leosûmar n’avait de ville que le nom. L’endroit ressemblait plus à un campement de pêcheur qu’à un véritable bourg. Les maisons étaient toutes regroupées au fond d’une petite crique offrant un accès protégé à la mer, à l’est. La plupart des habitations étaient en bois, et témoignaient de la pauvreté de la population. Seul quelques bâtiments officiels étaient faits de pierre grise.

Ce qui était bien plus impressionnant cependant était la quantité gigantesque de navires se trouvant dans la crique. Il y en avait facilement plusieurs centaines, de longues embarcations effilées à un seul mât, qui malgré leur aspect simpliste semblaient particulièrement robustes et capables de résister aux pires tempêtes. De longues files de Nains débarquaient de ces navires, transportant armes et vivres. Il s’agissait clairement d’une armée d’invasion.

Les Nains semblaient très organisés, ne laissant aucune partie du débarquement au hasard. Tout était stocké à des endroits précis avant d’être transporté jusqu’au centre de Leosûmar. Cette efficacité impressionnait grandement le Sorcami en qui cette précision toute militaire réveillait une fibre, probablement liée à quelque souvenir perdu.

Le blessé avait de nouveau ouvert les yeux moins d’une heure auparavant. Sa migraine avait pratiquement disparu, mais sa mémoire était toujours aussi inaccessible. Alors que les Nains le transportaient  jusqu’au cœur de Leosûmar, tous les regards se tournaient vers l’homme-saurien. Les natifs de Leosûmar semblaient être majoritairement des humains à la peau sombre, qui observaient le Sorcami avec une espèce d’admiration respectueuse. Ce n’était pas le cas des Nains qui grouillaient dans la ville, manifestant plus de curiosité qu’autre chose.

Midenir, à la tête des Nains transportant le Sorcami, finit par s’arrêter devant l’un des bâtiments en pierre de la ville. Il se mit à parler à ses subordonnés dans l’étrange langue des Nains et après avoir donné ses ordres, ils entra dans le bâtiment. Ses hommes, transportant toujours le Sorcami blessé le suivirent et déposèrent leur fardeau dans l’une des pièces  au rez-de-chaussée du bâtiment.

L’endroit était clairement un hôpital de campagne car il était rempli de blessés. Nains ou humains, certains étaient allongés dans des lits rudimentaires, mais la plupart étaient couchés sur les paillasses posées à même le sol. Le son incessant de leurs râles et l’odeur du sang omniprésente donnaient à la pièce une impression glauque, comme si le Sorcami s’était soudain retrouvé dans l’antichambre de la mort. La plupart des blessés, absorbés dans leur souffrance, ne prêtèrent pas attention au nouvel arrivant, mais certains ne purent s’empêcher de manifester un semblant de curiosité. Ils furent cependant vite rappelés à l’ordre par les porteurs du Sorcami qui semblaient avoir reçu des ordres très stricts de ne laisser personne s’approcher de lui.

Alors que le Sorcami se demandait toujours quel allait être son sort, Midenir réapparut, accompagné d’un autre nain. Le nouveau venu portait une impressionnante barbe blonde, et sa côte de maille étincelait. Le voyant arriver, les quatre porteurs du Sorcami s’inclinèrent profondément. Le Nain s’approcha du Sorcami et dit d’un ton solennel.

« Mon nom est Orbût Frinir, Grand Capitaine de la flotte des Nains, et vainqueur de la bataille de Leosûmar. Au nom de notre peuple je vous souhaite la bienvenue en territoire Nain. Et j’aimerai savoir ce que vous faites ici, dans une partie de Sorcasard qui vous est normalement interdite. »

***

Le froid gelait les os de Samel. Jamais de sa vie il n’avait traversé les Losapic en hiver, et si on lui avait posé la question, il aurait dit que c’était du suicide. C’était pourtant ce qu’avait fait la brigade de Setigat au grand complet, au mépris de tout bon sens. Les hommes avaient beau circuler en suivant la route des vallées, le froid venu des sommets descendait jusqu’à eux. Plusieurs soldats avaient déjà perdus des doigts ou des orteils, suites aux gelures qui avaient saisi les moins protégés d’entre eux. Samel n’en faisait heureusement pas partie, même si le froid lui était aussi insupportable qu’aux autres.

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Le gel n’était pas le seul fléau qui affectait les soldats. Certains étaient pris de fièvres, et plusieurs en étaient morts. Malgré tout la brigade continuait à avancer, suivant aveuglément les ordres  du général. Au bout d’une semaine et demie, les hommes avaient fini par arriver dans la plaine d’Orwolia, au Nord de Setigat, de l’autre coté des Sordepic. La vue de cette vaste étendue désolée avait été un soulagement pour tous. Soulagement de courte durée car la température sur la plaine était à peine plus élevée que dans les montagnes, et le vent omniprésent s’infiltrait partout. De temps en temps une fine neige tombait, et l’humidité venait se combiner au froid pour rendre le malheur des hommes encore plus insupportable.

Plus d’une fois Samel avait songé à quitter la troupe. Il savait cependant le sort que l’Empire réservait au déserteurs, et il ne pouvait pas laisser Athil tout seul. Son jeune compagnon semblait en effet souffrir plus que lui, et seul le support moral de Samel lui permettait de tenir. Les officiers eux non plus n’étaient pas à la fête, et même le lieutenant Hûnel, d’ordinaire si bravache, avait perdu sa volonté de crier à tout bout de champ.

« Combien de temps cela va-t’-il durer, Samel ? » demanda Athil.

La voix du jeune homme n’était qu’un murmure au travers de ses lèvres gercées.

« Pas longtemps, Athil, ne t’inquiète pas. Nous serons bientôt à Losamûnd, et tu pourras te reposer dans un vrai lit. »

C’était un mensonge, et Samel le savait pertinemment. Même s’ils n’étaient pas loin de Losamûnd, ce dont Samel doutait fortement, la ville ne serait probablement qu’une courte étape, car ils devraient rapidement repartir au Nord-Ouest, où leurs ennemis avaient prétendument débarqué.

Samel en finissait même par se demander comment une armée en si piteux état pourrait un jour livrer combat… Il se dit qu’il ne valait mieux pas y réfléchir, et il continua à marcher, maudissant intérieurement l’empire qui lui faisit subir une si terrible épreuve.