Les Nains et l’Empire (2)

Les Nains et l’Empire (2)

Lorsqu’il reprit conscience, la douleur lui vrillait toujours la tête, mais elle était devenue presque supportable. Le Sorcami se rendit alors compte qu’il bougeait. Il était visiblement allongé sur une civière que transportaient quatre de ces petits êtres qui s’étaient nommé Nains. Le dénommé Midenir marchait à coté de la civière, dirigeant les autres qui semblaient être ses subordonnés.

L’esprit du Sorcami était toujours aussi embrumé. Il ne se souvenait toujours pas de ce qui s’était passé avant son réveil. Il commençait cependant à penser clairement, assez du moins pour réaliser que les Nains l’avaient sauvé et soigné, et qu’il leur était redevable. Il lui fallait cependant découvrir pourquoi ces petits êtres avaient fait preuve d’une telle générosité, et ce qu’ils comptaient faire de lui. Le Sorcami se rappelait maintenant que le langage dans lequel ils avaient conversé était le Dûeni, une langue humaine. Il décida donc de s’adresser aux Nains dans cette langue. Il tourna péniblement la tête vers Midenir et demanda :

« Où … m’emmenez vous ? »

Le Nain, surpris, eut un petit mouvement de recul en entendant ces paroles, mais se ressaisit vite.

« Nous vous ramenons à l’arrière, plus loin du front, dit-il promptement. Vous serez en sécurité à Leosûmar. Comment vous sentez-vous ? »

« J’ai … mal à la tête, » répondit le Sorcami. Puis il se ravisa. « Mais ça va mieux… Merci de m’avoir soigné. »

« C’est naturel, répondit Midenir. Nous n’allions pas vous laisser mourir la tête en sang au bord d’un chemin. Et puis, en tant que Sorcami, je suppose que vous ne portez pas l’Empire de Dûen dans votre coeur, tout comme nous. Les ennemis de mes ennemis … »

Le Nain s’arrêta réalisant qu’il avait une question à poser.

« Au fait quel est votre nom ? Et d’où venez-vous exactement ? »

C’était ce que redoutait le plus le Sorcami. Il n’avait bien entendu aucune réponse à ces questions, et son esprit était encore trop brumeux pour qu’il puisse inventer quelque chose. Il ne lui restait donc qu’à dire la vérité.

« Je … je ne me souviens plus. »

Midenir parut choqué.

« Vous ne vous souvenez plus de votre nom ? Mais … »

Il fut interrompu par la voix de l’un des porteurs de la civière.

« Cap’taine, si vous m’permettez. J’ai travaillé comme soigneur aux mines, dans l’temps à Setidel. Et c’était pas rare que les mineurs blessés à l’tête, y s’rappellent p’us de rien. Certains z’arrivaient même p’us à jacqueter. C’est p’têt’e c’qui s’passe là. »

Le Nain parlait en Dûeni, mais avec un accent à couper au couteau qui contrastait fortement avec celui de Midenir. On sentait bien que la langue de l’empire n’était pas naturelle pour lui. L’intervention de son subordonné ne parut cependant pas plaire à Midenir, qui le fit taire promptement.

« Merci, Fim. Mais je crois que nous devrions laisser notre blessé se reposer, sa mémoire lui reviendra peut-être plus tard. » Se tournant vers le Sorcami, il ajouta. « Il vaudrait mieux que vous dormiez. Nous reparlerons une fois  arrivés à Leosûmar. »

Le Sorcami ne répondit rien et ferma les yeux, replongeant quasi instantanément dans un sommeil sans rêves.

***

La cour centrale de la caserne était noire de monde. C’était le première fois que Samel assistait à un rassemblement général, et il se rendait à présent compte de l’ampleur de la garnison impériale de Setigat. Il y avait là toute sorte d’hommes, officiers, sous officiers et simple soldats, tous revêtus de la tunique rouge et du plastron sur lequel étaient dessinés l’aigle et la couronne, symboles de l’Empire de Dûen. Contrairement aux hommes du rang qui portaient une simple protection en cuir, les officiers avaient le droit à une cuirasse de métal poli, qui resplendissait sous la lumière du soleil levant. Ce n’était d’ailleurs pas la seule différence qui existait entre les instances dirigeantes et les simples soldats. Les officiers avaient presque tous la peau pâle caractéristique des natifs d’Erûsard, venus de par delà la mer jusqu’à Sorcasard. Les recrues étaient quant à elles pour la plupart composées d’effectifs locaux, reconnaissables aux teintes cuivrées de leur peau et à leur visage buriné.

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Samel mit un peu de temps à rejoindre son peloton dans la confusion qui régnait dans la caserne. Il finit cependant par repérer le lieutenant Hûnel, l’officier auquel il était subordonné. Le jeune homme se mit rapidement en rang, à coté d’Athil, une recrue de son âge qu’il appréciait beaucoup. Samel demanda à voix basse

« Tu sais ce qui se passe ? »

« Aucune idée, répondit Athil. Tout ce que je sais c’est que les pontes ont l’air d’avoir le feu au derrière. »

Samel allait parler mais il croisa le regard noir du lieutenant et se tut. Le brouhaha de la caserne s’était d’ailleurs arrêté d’un seul coup, et tous les soldats se mirent au garde à vous. Il y avait là facilement cinq mille hommes, la brigade de Setigat au grand complet. Tous regardaient l’estrade se trouvant au fond de la cour. Un homme y monta et l’ensemble de la garnison se croisa les bras sur la poitrine, le salut militaire traditionnel de l’empire. Il s’agissait en effet du général Meladon, chef de la brigade de Setigat, et représentant du duc de Sortelhûn.

Le général leva la main et les hommes se mirent en position de repos. Il parla alors d’une voix forte.

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« Soldats de l’Empire de Dûen, l’heure est grave. L’Empire qui est en danger et il nous incombe de le protéger. Il y a de cela un mois, une armée de ces êtres difformes qui se font appeler Nains a débarqué à Leosûmar, au nord ouest de notre duché de Sortelhûn. Les troupes de la ville ont combattu vaillamment mais n’ont pu empêcher la capture de la ville, et depuis ces immondes nains progressent dans le territoire impérial, détruisant tout sur leur passage. L’empire, par l’intermédiaire de Grinemal, notre bien aimé duc, a donc fait appel à notre brigade pour leur barrer la route. Nous avons pour ordre de rejoindre au plus vite la ville de Losamûnd ou nous nous rallierons à la légion du Nord pour marcher vers Leosûmar. Soldats ! Je sais que la perspective du combat ne fait peur à aucun d’entre vous. Entamez les préparatifs, nous partons dès demain. »

Le général se retira alors, et le brouhaha reprit instantanément. Samel était abasourdi. Il n’aurait jamais pensé partir à la guerre. La paix régnait depuis si longtemps à Sorcasard que personne n’avait sérieusement envisagé qu’il irait au combat. Jusqu’à maintenant….