Les Nains et l’Empire (15)

Les Nains et l’Empire (15)

Un soleil brûlant baignait de ses rayons les terrasses de Sorcakin. C’était l’heure la plus chaude de la journée et les jardins étaient silencieux, la plupart des habitants de la ville se reposant en attendant une heure plus clémente. Ce n’était pas le cas de Talakhos, qui montait d’un pas vif les escaliers verdoyants menant au palais du Ûesakia. Cela faisait maintenant près de six mois qu’il habitait dans la capitale de Sorcamien, et l’envoûtante beauté de ses parcs n’avait plus le même effet sur le jeune homme-saurien. Il se rappelait encore le jour où il était arrivé, muet devant la splendeur multicolore qui s’offrait à ses yeux. Cet attrait avait vite décliné lorsqu’il avait découvert ce qui se cachait derrière cet écrin doré. L’assemblée des Lûakseth, instance dirigeante de Sorcamien,  était un nid de vipère où l’honneur n’avait pas sa place. Même son maître, le Lûakseth Gerûgh, représentant du clan de la montagne, avait recours a des pratiques sournoises qui dégoûtaient Talakhos. Il aurait préféré rester dans les montagnes à parfaire sa formation de guerrier plutôt que d’aider ce vieillard à corrompre et comploter.

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Talakhos savait que Gerûgh ne l’aimait pas beaucoup et aurait lui aussi aimé se débarrasser de son aide. C’est pourquoi le jeune Sorcami avait été très surpris lorsqu’il avait reçu la convocation du Ûesakia. Une telle audience était généralement le signe d’un grand honneur, et Talakhos était plein de curiosité.

Les gardes conduisirent Talakhos vers une grande pièce que le jeune homme-saurien savait être le cabinet privé du Ûesakia. A l’intérieur l’attendaient Gerûgh, et Logald, Ûesakia des Sorcami, le juge qui représentait l’autorité suprême de Sorcamien. A la grande surprise de Talakhos, le Ûesakia avait un aspect plutôt quelconque. Il était même petit pour un Sorcami, et son visage n’arborait aucun tatouage guerrier. Malgré cela, Talakhos s’inclina profondément devant son supérieur, comme le voulait le protocole.

« Bienvenue à toi, Talakhos, dit le Ûesakia. Tu es ponctuel et c’est un très bon point pour toi. Gerûgh me dit que tu es aussi un bon guerrier et digne de confiance. Est-ce vrai ? »

« Maitre Gerûgh est trop généreux, votre honneur. Je ne fais qu’accomplir mon devoir. »

« Et modeste avec ça… Mais l’heure n’est pas aux politesses. J’ai une mission très délicate à te confier, et nous n’avons pas beaucoup de temps. »

Talakhos ne put cacher sa surprise.

« Une mission, votre honneur ? »

« Oui, une mission importante. Tu ne le sais probablement pas, mais depuis que les humains nous ont arraché nos territoires, il y a quatre vingts ans, plusieurs vagues migratoires on fait venir les hommes de l’est sur notre continent. Jusqu’ici tous ces humains venaient de l’empire de Dûen et ne faisaient que renforcer la puissance de l’ennemi. Mais nous avons appris il y a peu qu’une nouvelle vague migratoire est en marche : celle d’un peuple qui se fait appeler les Nains. Ce peuple est opposé à l’Empire, et nous avons de source sûr qu’il projette d’envahir le nord du continent. »

Talakhos mit un certain temps à absorber ces informations. Pourquoi le Ûesakia lui racontait-il cela ? Il n’allait pas tarder à être fixé, car, après une pause, le juge suprême reprit :

« Il s’agit là d’une opportunité que nous attendions depuis plus d’un demi siècle. Lorsque nous avons signé le traité de Niûsanin, nous avons toujours gardé le secret espoir de pouvoir reprendre nos territoires. Nous sommes plus patients que les humains, et nous savions qu’il nous fallait attendre que l’Empire s’affaiblisse et se divise. Si les Nains parviennent à s’emparer du Nord de Sorcasard, le premier pas vers cette division sera fait. Et c’est là que tu interviens. »

« Moi, votre honneur ? »

« Oui, toi. Tout comme Gerûgh, tu fais partie du clan de la montagne, qui dominait jadis les Losapic. Et tu connais l’existence des cavernes souterraines qui permettent à une armée d’aller et venir dans les montagnes sans avoir à affronter les éléments. »

« Les grottes d’Aerokûpic…. Oui, votre honneur. »

« Très bien. Ta mission est donc de partir à la rencontre de ces Nains qui vont bientôt débarquer et de leur montrer où se trouve ces grottes afin de les aider à vaincre l’Empire. Tu partiras sur le champ. Il faudra bien sûr que tu voyages discrètement dans ton périple vers le Nord pour ne pas te faire repérer par les humains de l’empire, mais Gerûgh me dit que ce ne sera pas un problème pour toi. »

La terrible réalité se fit alors jour dans l’esprit de Talakhos : Gerûgh avait finalement trouvé un moyen de se débarrasser de son assistant si gênant. Il suffisait de lui confier une mission dans laquelle ses chances de survie étaient infimes. Impossible cependant de refuser la tâche qui lui était confié.

« Je pars tout de suite, votre honneur, » dit Talakhos avec un regard noir en direction de Gerûgh.

« Que les sept pères guident tes pas. » dit le Ûesakia alors que le jeune Sorcami quittait la pièce.

Talakhos avait alors pris la route du Nord, traversant les Sordepic pour entrer dans le territoire de Fisimhen, sous domination impériale. Là il avait dû voyager de nuit jusqu’aà atteindre les Losapic, puis remonter jusqu’à la ville de Leosûmar, où les Nains avaient apparemment débarqué.

Alors qu’il arrivait enfin au terme de son périple dans ces contrées froides et hostiles, à quelques lieues seulement de la ville de Leosûmar, le Sorcami vit deux formes s’approcher de lui. Des humains ! Il avait donc été repéré. Deux humains n’étaient cependant pas un grand danger pour un Sorcami rompu au combat et…

Le choc qui frappa Talakhos vint de l’arrière du Sorcami. Alors qu’il tombait sur le seul enneigé, une douleur lancinante envahissant son crâne, il maudit la lâcheté des humains…

***

Sorferum ouvrit les yeux. Il était toujours dans le bureau de l’état major d’Orwolia, Midenir et Orbût Frinir l’observant d’un air inquiet, et le jeune Samel se tenant un peu en retrait. Il se rappelait de tout, à présent. Quel bonheur de connaître en fin son but. Il dit simplement :

« Mon nom est Talakhos ! »