Les Nains et l’Empire (14)

Les Nains et l’Empire (14)

La ville d’Orwolia grouillait de Nains. Les petits êtres n’avaient pas tardé à infiltrer les rues de la ville et s’installaient déjà dans tous les bâtiments laissés inoccupés par l’armée impériale. Samel les regardait avec une expression de dégoût mêlé d’envie. Les Nains avaient certes pris ce qui ne leur appartenait pas, mais ils semblaient s’occuper d’Orwolia bien plus efficacement que ne l’avait jamais fait l’Empire.

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Samel observait Midenir, l’officier Nain qui le conduisait vers le bâtiment qui avait, avant la bataille, abrité l’état major impérial. Le visage du capitaine nain était très difficile à lire, ne laissant que peu apparaître ses émotions, comme d’ailleurs la plupart de ses semblables.  Les Nains semblaient être un peuple austère et travailleur, et la férocité guerrière qu’ils avaient montré durant la bataille avait complètement disparu de leur visage.

Il n’en allait pas de même pour le Sorcami qui les accompagnait. Son visage allongé et reptilien était empreint de ce que Samel interprétait comme de  l’hostilité latente et le faisait frémir. Pourtant, l’homme-saurien s’était montré bienveillant envers le jeune homme, le complimentant même. En le voyant, Samel ne pouvait s’empêcher de penser aux histoires que lui avait raconté sa grand-mère, alors qu’il n’était encore qu’un enfant. Avant l’arrivée de l’Empire, les Sorcami étaient les maîtres des montagnes comme des plaines, et dominaient les humains de Sorcasard. D’après la vieille femme, il n’étaient cependant pas de mauvais maîtres, et jamais les hommes des Losapic n’avaient eu à souffrir de leur pouvoir. Ce n’était bien sûr pas ce que racontait les Impériaux, qui affirmaient qu’ils avaient libéré les hommes de Sorcasard du joug de tyrans sanguinaires. Il était bien sûr difficile de faire la part des choses, et en voyant le Sorcami se battre, Samel, n’avait pas eu de mal à accepter la version impériale des faits. Une voix intérieure persistante lui disait cependant de se méfier des apparences, et l’attitude du Sorcami n’avait fait que renforcer ses doutes. La grand-mère de Samel était-elle dans le vrai ? Dans tous les cas le jeune homme n’allait pas tarder à être fixé.

Midenir, Samel et Sorferum étaient à présent à l’intérieur de l’état-major , dans la pièce même où le colonel du régiment impérial avait condamné Samel quelques jours auparavant. L’endroit rappelait au jeune homme d’amers souvenirs, et il se demandait pourquoi le général Nain avait tenu à le voir dans cette salle. Ni Midenir ni le Sorcami ne disaient mot, et l’esprit de Samel commençait à tourner follement, l’emplissant d’une terrible appréhension.

La porte du bureau s’ouvrit, laissant apparaître le général Orbût Frinir. Le Nain semblait fatigué, et des cernes se dessinaient sou ses yeux. Il parut légèrement surpris de voir les trois personnes déjà présentes dans la pièce, mais il se rappela visiblement ses ordres, et eut un sourire amusé.

« Ah ! Voici notre jeune tigre impérial. Ton nom est Samel, si je me rappelle bien. » (C’était une affirmation, pas une question.) « Je présume que tu te demandes quelles sont les raisons de ta présence ici. Et bien, autre que ma curiosité personnelle à ton sujet, j’ai besoin de renseignements sur les troupes impériales. »

Samel répondit d’un ton de défi :

« Et qu’est-ce qui vous fait penser que je vous les donnerai ? Je ne suis pas un traître. En plus, je ne suis même pas un officier. Je ne vois pas ce que je pourrais savoir qui vous intéresserait. »

« Loin de moi l’idée de penser que tu es un traître, Samel. Mais envers qui es-tu si loyal ? L’Empire de Dûen, ou les habitants de Sorcasard ? »

Samel ne put s’empêcher de penser à la mort d’Athil, et aux terribles souffrances qu’il avait enduré depuis son départ de Setigat. Il marqua donc une légère hésitation avant de répondre, d’un ton moins affirmé qu’auparavant.

« Les habitants de Sorcasard font partie de l’Empire. Je ne fais pas la distinction entre les deux. »

Midenir se mit à rire.

« Tes paroles ne me trompent pas, jeune tigre. Je vois bien que tu ne portes pas l’empire dans ton cœur. Et j’ai là l’information que je voulais avoir. Les légions impériales ne sont pas forcément aussi unies qu’on voudrait nous le faire croire. D’où viens tu, exactement ? »

Samel ne voyait plus de raison de mentir à son interlocuteur.

« Je suis né à Aerokûpic. C’est un petit village au pied des Losapic, non loin de Setigat qui est la garnis… »

Le jeune homme s’interrompit. Il regarda Sorferum qui s’était levé d’un bond à la mention du nom du village natal de Samel.

La simple mention de ce village avait été comme un déclic dans l’esprit du Sorcami. Il n’avait pas encore accès à sa mémoire, mais il savait que ce village était une des raisons qui l’avait amené si loin au nord. C’était comme si une partie de son passé essayait de rejoindre son esprit conscient. Il détenait une information importante, il le savait, et cela avait à voir avec Aerokûpic. Cependant Sorferum n’arrivait pas à s’en rappeler, dès qu’il tentait de focaliser son esprit dessus, elle s’échappait. La frustration lui faisait émettre des sons étranges.

« Sorferum ? » C’était la vois d’Orbût Frinir. « Vous allez bien ? »

Le Sorcami se tourna vers Samel.

« Il y a quelque chose à Aerokûpic. Quelque chose que mon peuple a découvert. C’est… important ! »

Le jeune homme regardait l’homme saurien d’un air surpris.

« Je ne vois pas de quoi vous voulez parler… Cela fait plus de soixante-dix ans que les Sorcami ont quitté les Losapic. Et à part l’entrée des grottes, où restent quelques traces de runes antiques, il n’y a rien de… »

De nouveau l’esprit de Sorferum eut un sursaut.

« Les grottes ! Oui c’est ça. C’est là que… »

Le Sorcami s’interrompit. Une terrible migraine lui fit perdre la parole et il s’étendit sans connaissance…