Les Nains et l’Empire (13)

Les Nains et l’Empire (13)

L’endroit où Samel se réveilla lui parut tout de suite extrêmement familier. Émergeant des brumes de l’inconscience, il réalisa qu’il se trouvait de retour à l’hôpital d’Orwolia ! Contrairement à la première fois où il était venu, cependant, la grande salle était loin d’être vide. Tous les lits étaient occupés, et de nombreux blessés étaient posés à même le sol où sur des paillasses improvisées. Une odeur de sang et de chair pourrissante emplissait l’atmosphère, et donnait presque le tournis au jeune homme. Autour de lui, des hommes gémissaient et criaient, certains se prenaient le tête entre les mains, d’autres se balançaient sans discontinuer. Tous ou presque affichaient d’horribles  blessures, et Samel constata avec horreur qu’il manquait des membres à certains. Une vision terrifiante qui donna l’envie au jeune soldat de prendre ses jambes à son cou et de partir très loin.

Il résista cependant à cette tentation quand il vit la forme familière de Selea. Circulant courageusement au milieu de ce carnage, la jeune fille faisait de son mieux pour aider ses patients. Elle apportait de l’eau à l’un, changeait les bandages sanglants d’un autre, écoutait les plaintes d’un troisième, le tout en gardant un sourire charmant qui se voulait rassurant.

Samel n’était heureusement pas à compter parmi les blessés les plus graves, et il ne pouvait s’empêcher d’admirer la bravoure et le professionnalisme de la jeune fille. Ignorant la migraine qui lui vrillait la tête, le jeune homme se leva et s’approcha de Selea. Le sourire de celle-ci s’élargit en le voyant.

« Je suis contente de te voir réveillé, » dit-elle simplement.

« Que puis-je faire pour t’aider ? » demanda alors Samel, soucieux de ne pas la laisser se débrouiller seule.

« Tu devrais te reposer, répondit Selea. Je… »

« Ne me dis pas que tu n’as pas besoin d’aide. Je suis valide et je peux être utile. Dis moi seulement ce que je dois faire. »

« D’accord, répondit Selea. Elle réfléchit un instant, puis expliqua à Samel, presque en chuchotant : Contente-toi de parler à ces malheureux. Certains ne verront pas l’aube se lever, et tout ce que nous pouvons faire, c’est d’atténuer leur douleur. Les Nains ont dit qu’ils enverraient leurs médecins dès qu’ils se seront occupés de leurs blessés, mais ce ne sera probablement pas avant demain. Le père Casalod n’aura pas le temps de s’occuper de tout le monde avant cela. »

Samel allait répondre, mais sa compagne s’était déjà éloignée. Le jeune homme avait du mal à masquer sa surprise. Les Nains allaient les aider à soigner leurs blessés ? Après le massacre qu’ils avaient commis ? Samel ne comprenait décidément rien à la guerre. Il ne pouvait pas oublier la sauvagerie avec laquelle les Nains et leur Sorcami avaient décimé les troupes impériales. Comment de telles créatures pouvaient-elles à présent faire preuve de compassion ?

Alors même que, debout au milieu de la grande salle, Samel ressassait ces pensées, la porte de l’hôpital s’ouvrit. Deux Nains en armure la franchirent, suivis de près par le Sorcami qui avait assommé Samel. Immédiatement, mû par un réflexe d’autodéfense, le jeune homme s’apprêta à se jeter sur les nouveaux arrivants.

Dwarven_warrior_by_AbePapakhian

***

Du coin de l’œil, Sorferum repéra la forme du jeune homme qui courait vers eux. D’un mouvement rapide, il se plaça devant Midenir et Orbût Frinir et intercepta leur assaillant. Celui-ci essaya de se débattre, mais tenu par la force des bras du Sorcami, il pouvait à peine bouger.

Le visage du jeune soldat semblait vaguement familier à Sorferum, mais n’arrivait pas à se rappeler où il l’avait déjà vu. Sa mémoire lui jouait encore des tours, pensa-t’il.

« Du calme, jeune homme ! » ordonna Orbût Frinir. Sa voix imposait le respect, et Sorferum sentit son captif se détendre un peu.  « La bataille est finie, et même si vous avez perdu, vous vous êtes bien battu. Nous ne vous ferons plus de mal, à présent, bien au contraire. Quel est ton nom ? »

Le jeune homme leva la tête dans un mouvement de défi avant de répondre.

« Je m’appelle Samel, légionnaire de deuxième classe, répondit-il. Et ne soyez pas trop fiers de votre victoire. Je suis sûr que des troupes viendront libérer Orwolia bientôt. »

Orbût Frinir, se mit à rire doucement.

« Voilà une vraie réponse de soldat impérial. Pourtant à la couleur de ta peau, je devine que tu n’es pas natif de l’Empire. Je me demande ce que les impériaux t’ont offert pour que tu fasses preuve d’une telle loyauté. »

Samel ne répondit pas, et prit une expression pensive. A ce moment, Sorferum réalisa où il l’avait rencontré. Le Sorcami revit le jeune homme se battant avec courage pour défendre ses compagnons. Il dit alors de son accent sifflant :

« Si tous les soldats de l’empire s’étaient battus comme lui, nos pertes auraient été catastrophiques. C’est un véritable guerrier. »

Midenir et Orbût Frinir regardèrent le Sorcami avec surprise, puis tournèrent de nouveau leurs yeux vers Samel.

« Tu dois être vraiment exceptionnel, pour qu’un Sorcami loue ta bravoure, Samel. Midenir, Sorferûm,  conduisez ce jeune homme à ma tente. Je veux discuter avec lui. Et trouvez moi des médecins : il faut s’occuper de tous ces blessés. »

« A vos ordres général, » dit Midenir avant de partir, Sorferum et son prisonnier sur ses talons.