Légende (6)

Légende (6)

L’infirmerie de l’Atlêshin, située au dessous du pont, à l’avant du navire, était déjà remplie de blessés, et ces derniers continuaient à arriver par dizaines. L’odeur était épouvantable : un mélange de sang, de vomi, et d’eau salée imprégnait le sol, à tel point qu’il fallait verser du sable à l’endroit où le chirurgien opérait, pour éviter que ce dernier ne glisse.

Shari ignorait pourquoi elle était descendue au milieu de cette boucherie. Était-ce par fascination morbide, ou se sentait-elle responsable envers ces hommes qui étaient officiellement là pour la protéger ? Peut-être était-ce une vaine tentative d’affronter ses démons. Les images de la bataille de la mer d’Omea l’avaient tellement marquée que son esprit avait du mal à s’en défaire. Elle aurait tant aimé que rien de ce qu’elle avait sous les yeux ne soit réel… Elle ne pouvait cependant rien changer au passé. Tout ce qu’elle pouvait faire, c’était aider ces hommes qui souffraient pour elle.

Beaucoup de ces marins étaient silencieux, peut être déjà morts des suites de leurs blessures. D’autres râlaient ou criaient, pris de douleur. S’emparant d’une gourde pleine, Shari s’approcha de l’un d’eux. Son abdomen était ensanglanté, laissant apparaître une blessure béante dans laquelle était enfoncée une planche de bois.

L’ambassadrice eut un mouvement de recul en voyant les organes de l’homme exposés à l’air libre. Elle prit cependant son courage à deux mains et porta la gourde qu’elle tenait aux lèvres du marin. Celui-ci toussa, du sang coulant de sa bouche, et regarda la jeune femme.

– Votre altesse, dit il dans un râle. Je… je vais mourir.

Shari, les larmes aux yeux, prit les mains du blessé. Elle revivait, malgré elle, les horreurs de la bataille de la mer d’Omea. Sans trop savoir pourquoi, elle mentit à l’homme à l’agonie.

– Ne vous inquiétez pas, tout ira bien, dit-elle d’un ton très doux. Vous serez bientôt de retour chez vous. D’où venez-vous ? demanda-t’elle pour tenter de détourner l’attention du blessé de sa douleur.

– Hebamar, votre altesse. Ma femme tient une boutique sur le quai…

Pendant un instant, l’homme sourit. Puis il se mit soudainement à tousser de manière incontrôlable, le sang s’échappant de sa bouche. Il râla une dernière fois puis ses yeux se révulsèrent. Il était mort.

Shari continua à lui tenir la main, n’arrivant pas à se faire à l’idée que l’homme était mort. Encore une vie détruite devant ses yeux…

C’est dans cette position qu’Aridel la trouva, prostrée sur le cadavre du marin. Sans un mot, le prince d’Omirelhen la prit dans ses bras et transporta l’ambassadrice jusqu’à ses appartements. Shari, ivre de fatigue et de chagrin, s’endormit instantanément d’un sommeil sans rêves.

***

Lorsqu’elle se réveilla, les brumes de son esprit s’étaient presque toutes dissipées. Assez en tout cas pour qu’elle ressente une certaine honte à sa réaction de la veille. Elle avait laissé ses émotions l’envahir, ce qui était un signe de faiblesse pour une diplomate. Il fallait qu’elle se reprenne ! Elle était la responsable de cette expédition se se devait d’agir comme telle.

Elle réarrangea donc rapidement son apparence et rejoignit Aridel Daethos et Takhini qui, penchés sur une carte apportée par le capitaine, étudiaient leurs options.

– Bonjour Shari, salua le prince d’Omirelhen.

Se remémorant soudainement la façon dont l’ex-mercenaire l’avait portée la veille, Shari rougit. Elle se ressaisit cependant rapidement.

– Bonjour, répondit-elle. Veuillez m’excuser pour ma réaction d’hier. J’ai bien peur de m’être laissée submerger par les événements. Mais je puis vous assurer que cela ne se reproduira pas, je me sens bien mieux, à présent. J’imagine que nous avons un certain nombre de décisions à prendre.

– Oui, votre altesse, dit Takhini d’un ton grave. Les nouvelles ne sont pas bonnes. Tous les navires de notre force expéditionnaire, à l’exception de l’Atlêshin, ont sombré. Et l’Atlêshin lui même est hors de combat. J’ignore si c’est Oeklos qui a poussé ce Toliorka à nous attaquer, mais si ce n’est pas le cas, le monstre a fait son travail à sa place.

– Quelles sont nos options ? demanda Shari, très professionnelle.

– Nous n’en avons que deux, votre altesse. Soit nous faisons demi-tour pour retourner vers Sûsenbal et reconstituer une force plus importante, soit nous continuons vers Sorûen avec un sixième de notre force.

– De combien de temps serons-nous retardés si nous repartons vers Sûsenbal ?

– Plus d’un mois, votre altesse.

Shari n’eut même pas à réfléchir.

– Nous ne pouvons pas nous permettre ce genre de retard. Il nous faut rejoindre Sorûen au plus vite, si cela est matériellement possible.

– Nous pouvons gagner les côtes de Sorûen, altesse, mais nous ignorons tout de la situation politique et militaire du pays. Sans notre escorte, nous pourrions parfaitement nous retrouver aux mains d’Oeklos. Je ne suis pas certain de pouvoir assurer votre sécurité.

– C’est un risque à prendre, général. Ma sécurité est d’une importance secondaire. Notre mission diplomatique passe avant tout autre considération. Les braves marins qui ont trouvé la mort hier ne doivent pas s’être sacrifiés pour rien. Mettez le cap vers Sorûen dès que possible.

Aridel était sur le point de dire quelque chose, mais il lut la détermination dans les yeux de Shari et se tut. L’ambassadrice tourna alors le regard vers l’horizon. Les dés étaient jetés, à présent. Il fallait absolument arrêter Oeklos, sinon qui pouvait savoir combien allaient mourir pour assouvir la soif de pouvoir du baron.