Légende (5)

Légende (5)

Lanea se réveilla en sursaut, l’esprit encore embrumé, mais empli d’une émotion désagréable qu’elle ne parvenait pas exactement à définir. C’était comme si elle sortait d’un cauchemar terrible dont le souvenir lui échappait. Un sentiment irrationnel d’appréhension s’empara d’elle, la forçant à se relever. Elle n’arrivait pas à se débarrasser de cette inquiétude qu’elle ressentait. Pourtant tout, autour d’elle, semblait calme et serein. Domiel était allongé à coté d’elle sur le lit en osier et dormait profondément. Sa respiration régulière avait quelque chose de rassurant, mais cela ne suffit pas à apaiser Lanea. Toujours troublée, la jeune femme s’empara de la couverture en peau de bête qui la recouvrait et s’éloigna du lit, se dirigeant vers la sortie de la hutte.

La nuit était claire et fraîche, et la Lune éclairait d’une lumière argentée la cime des arbres de la forêt, leur conférant un aspect presque féérique. Lanea resta un long moment à contempler ce paysage, méditant presque malgré sur les événements des dernières semaines.

Depuis son mariage avec Omoniel, la jeune femme n’avait que très rarement eu l’occasion de quitter l’enceinte protégée de la cité de Dafakin. Et la voici qui se retrouvait au milieu d’une forêt sauvage, entourée d’indigènes pour qui elle était très probablement une sorcière dotée de pouvoirs incompréhensibles. C’était une sensation étrange de se dire que le monde dans lequel elle avait vécu était, pour la plupart des hommes vivant en dehors du royaume des mages, une contrée féérique à laquelle ils ne pourraient jamais accéder.

Seul Bosam, dont les ancêtres avaient eux aussi été des mages, comprenait qu’elle et Domiel n’étaient que des humains comme lui. Pourtant, même le missionnaire faisait preuve d’un respect quasi-religieux envers les Anciens, malgré les erreurs que les fondateurs d’Erûsarden avaient commises. Cela mettait Lanea mal à l’aise, sans qu’elle arrive à savoir pourquoi. C’était d’ailleurs pour cela, que lorsque Bosam leur avait proposé un guide, le premier instinct de la jeune femme avait été de refuser. Elle s’était cependant très vite rendu compte que la logique leur imposait d’accepter. C’était tout une simple question de survie. Sans un guide, atteindre ce que Bosam avait appelé le Portail des Anciens se révélerait être une tâche quasi impossible. Domiel avait visiblement tenu le même raisonnement, car, après un moment d’hésitation, il avait fini par accepter la proposition. Le missionnaire était alors parti, pour revenir accompagné d’un gigantesque indigène à la barbe très fournie.

– Voici Lyagber, avait-il annoncé. Il s’est porté volontaire pour vous accompagner jusqu’au Doognpik, où vous pourrez commencer vos recherches du Portail des Anciens. Il s’occupera également de vos provisions, et de la chasse nécessaire à votre ravitaillement.

– Merci à vous deux, avait alors répondu Domiel, s’inclinant respectueusement. Quand pensez-vous que nous pourrons partir ?

– Dès demain, si vous le souhaitez. Votre route à travers la forêt et la montagne risque d’être longue. Je vous invite donc à prendre un peu de repos. Une hutte a été mise à votre disposition, j’espère qu’elle conviendra à vos besoins.

– Merci encore. Bonne nuit à vous, avait salué Domiel.

Lanea, achevant de se remémorer cette conversation, tourna son regard vers l’imposante forme de L1 qui dominait le paysage par sa présence. La montagne semblait à la fois si proche qu’on aurait pu la toucher, et si lointaine qu’il aurait tout aussi bien pu s’agir de Dalhin, la mythique cité céleste, résidence d’Erû. Difficile d’imaginer que leurs recherches allait les mener au pied de ce colosse…

Une légère brise se leva, amenant au nez de Lanea une odeur agréable d’humus et de bois mouillé. La jeune femme ressentit alors une présence derrière elle. Elle se retourna. C’était Domiel. Le mage vint se placer à coté d’elle sans un mot et lui prit la main. Tout deux restèrent ainsi silencieux un long moment, perdus dans leurs pensées.

Au bout d’un moment, Lanea se tourna vers son compagnon. Même si les ans avaient laissé sur lui leur trace, son charme n’avait pas diminué. Dans un moment d’épiphanie, la jeune femme se rendit alors compte que, malgré toutes les privations de ces dernières semaines, jamais elle n’avait été plus heureuse que pendant ce voyage avec Domiel. Sa vie avait été bouleversée, mais elle ne regrettait pas la routine ennuyeuse qu’elle avait vécu auprès d’Omoniel à Dafakin. Enfin, elle avait pu découvrir le monde réel, en dehors de la bulle de technologie dans laquelle ses semblables s’étaient enfermés. Prisonniers de leurs traditions et de leur technologie, les mages avaient perdu de vue la réalité, à la fois belle et terrible, de ce qui les entourait.

Lanea observa Domiel. Le regard du mage semblait faire écho à ses pensées. Réagissant impulsivement, elle l’embrassa avant de l’entraîner à l’intérieur de la hutte.

***

Le jour se leva sous une pluie fine qui s’insinuait partout. Bosam vint réveiller les voyageurs. Djashim, bien sûr était déjà debout, impatient de continuer leur route. Lanea admirait et enviait l’énergie quasi inépuisable du jeune garçon. Après qu’elle et Domiel se soient habillés, ils déjeunèrent tous ensemble dans la hutte de Bosam puis le missionnaire les invita à redescendre de l’arbre principal du village.

En quelques minutes ils se retrouvèrent au sol. Lyagber les attendait déjà, tenant les rênes d’une mule chargée de provisions.

– Nous vous avons fourni des biscuits et de la viande salée pour plusieurs semaines de voyage, expliqua alors Bosam. La mule est une de celle que j’utilise régulièrement pour rejoindre mon monastère. C’est une race des montagnes qui est capable de grimper sur les routes les plus difficiles. Elle vous sera très utile.

Domiel s’inclina.

– Je ne sais comment vous remercier, Bosam. Votre aide, et celle de Lyagber (Domiel désigna le colosse) nous seront inestimable.

Le missionnaire leva la main.

– Même si nous avons de fait adopté une vie monastique, mes semblables et moi ne sommes pas totalement coupés du monde. La gravité des événements que vous m’avez rapporté est telle que je ne peux me contenter de rester neutre et d’observer. J’espère simplement, pour nous tous, que vous réussirez dans votre quête.

Domiel et Lanea saluèrent alors respectueusement Bosam. Sans plus attendre, Lyagber imprima un mouvement aux rênes de la mule qui se mit à avancer. Les deux mages et Djashim le suivirent, empruntant un sentier forestier qui se dirigeait vers le nord. Tous étaient conscients que chaque pas qu’ils faisaient les rapprochait un peu plus de leur objectif.