Légende (4)

Légende (4)

Aridel se trouvait dans sa cabine, s’entraînant aux mouvements du Roshênin, quand le choc qui avait secoué le navire l’avait projeté contre le mur. Immédiatement, le prince d’Omirelhen s’était relevé, se précipitant vers le pont de l’Atlêshin. Takhini l’y avait précédé, et se rapprochait déjà du capitaine. Autour de l’ex-mercenaire, les membres de l’équipage répétaient leurs cris d’alerte afin de réveiller les hommes qui n’étaient pas de quart.

Aridel, à la fois intrigué et inquiet, se mit à marcher rapidement vers le général Sûsenbi. Il fut cependant interrompu lorsque le navire subit une seconde attaque. La collision ébranla le vaisseau encore plus violemment. Par réflexe, le prince d’Omirelhen s’accrocha à un cordage, évitant ainsi d’être projeté par dessus bord. Takhini, un peu plus loin, avait fait de même.

L’Atlêshin, après avoir vibré pendant plusieurs secondes, se stabilisa, et Aridel, tout comme Takhini, reprit son chemin vers le capitaine. Ce dernier se trouvait à la barre, assistant le timonier. Tout en marchant, Aridel constata que le navire commençait à giter par tribord. C’était rarement un bon signe, mais le capitaine semblait compétent, et avait sûrement déjà du prendre des mesures pour s’occuper des voies d’eaux. Pour l’instant, cependant il semblait occupé à manœuvrer contre leur ennemi invisible. Takhini et Aridel arrivèrent presque en même temps à coté de lui. Le général demanda alors d’un ton impératif :

– Situation, capitaine !

– Général, nous venons d’être éperonnés deux fois par une créature sous-marine de taille phénoménale. Je n’ai jamais vu ça ! ajouta le capitaine, trahissant son inquiétude.

– Une créature sous-marine ? Takhini semblait surpris.

– Oui général. Certains de mes hommes disent que notre mission a mis en colère Tolidir, le roi des océans, et qu’il a envoyé un de ses Tolîorka pour nous punir. Il va de soi que je ne crois en rien à ces balivernes, ajouta le capitaine rapidement, comme pour s’excuser d’avoir mentionné cette histoire.

– Ne rejetez pas les histoires de marins si rapidement, capitaine. Elles sont souvent basée sur des réalités que nous avons perdues ou oubliées. Mais peu nous importe la vraie nature de notre opposant, pour l’instant contentons nous de lui échapper. Quel est l’état du navire ?

– J’ai perdu ma vigie lors du premier assaut, et nous avons deux voies d’eau, mais j’ai envoyé des hommes manœuvrer la pompe, et pour l’instant il semblerait qu’ils arrivent à maintenir le navire à flot. Je…

Le capitaine s’interrompit, se concentrant sur sa barre. Aridel regarda Takhini. Piqué par la curiosité, il aurait bien voulu lui demander ce qu’était un Tolîorka, mais il voyait à l’expression du vieil homme que l’instant n’était pas bien choisi pour l’apprentissage des légendes Sûsenbi. Le prince d’Omirelhen avait encore parfois du mal à se faire au personnage du général Talio, lui qui pendant plusieurs semaines n’avait connu que Takhini, l’ermite coupée du monde. Il se contenta donc de scruter l’horizon, guettant un signe de ce « Tolîorka ».

Il n’eut pas longtemps à attendre. Un troisième choc vint secouer le navire. Aridel ne s’y était absolument pas préparé, et se retrouva projeté à terre.

Sonné, il mit un petit moment à se relever. Il eut alors la surprise de se trouver nez à nez avec Shari. La jeune femme était accrochée au bastingage de l’Atlêshin. Elle avait un air hagard et le regard vide. C’était une expression qui n’était que trop familière à Aridel tant il l’avait vu chez les soldats vétérans des plus horribles batailles. Instinctivement, l’ex-mercenaire prit la main de le jeune femme et lui demanda :

– Shari, ça va ?

Le son de sa voix sembla agir comme un choc. C’était comme si l’ambassadrice se réveillait d’un mauvais rêve. Elle cligna des yeux et, reconnaissant Aridel, retira promptement sa main avant de se relever.

– Je vais bien Aridel, dit elle d’un ton qui se voulait ferme.

Ce dernier, loin d’être dupe, allait demander à la jeune femme de quitter le pont et de rejoindre sa cabine, mais il se ravisa. Shari savait ce qu’elle faisait, et elle avait bien fait comprendre à Aridel qu’elle n’avait pas besoin d’un protecteur. Il détourna donc le regard vers l’arrière du navire et eut la plus grande surprise de sa vie.

Sur la mer relativement calme, il venait d’apercevoir la forme sombre de la créature qui les avait éperonnés. C’était proprement colossal ! Le monstre (Aridel n’avait pas d’autre mot en tête) était grand comme deux fois l’Atlêshin, et aussi large que lui. On ne distinguait, dépassant de l’eau, que ce qui devait être son dos : une surface noire et lisse reflétant les lueurs rouges du soleil et lui donnant un aspect encore plus menaçant. Une véritable créature de cauchemar, plus horrible encore que les terribles Raksûlaks que les Sorcami utilisaient comme montures.

Shari, ayant suivi le regard d’Aridel, s’était elle aussi tournée vers le monstre et écarquillait les yeux.

– C’est… c’est impossible ! finit-elle par dire.

– Qu’est-ce que c’est ? demanda Aridel, faute d’autre mots pour exprimer ses pensées.

– Ca ne peut pas exister ! répondit la jeune femme, en complet déni. Elle finit cependant par ajouter : un Tolîorka… Comme dans les histoires, il vient nous attirer vers les abysses !

– Pas tant que je serai responsable de ces navires, affirma alors Takhini, d’un ton confiant. Aridel admirait le sang-froid que conservait le général face à ce qui leur arrivait. On sentait en lui une assurance que seule l’expérience de nombreux combat avait pu fournir.

La créature, comme si elle avait entendu le défi du vieil homme, s’était retournée avec une vivacité surprenante, et fonçait à nouveau vers l’Atlêshin.

Cette fois cependant, le navire était prêt. L’influence de Takhini avait poussé le capitaine à agir, et ses hommes étaient parés. Il hurla :

– Cannoniers, chargez !

Sur le pont, les membres de l’équipage se mirent à reculer les canons de l’Atlêshin, et insérèrent dans leurs bouches de gros boulets en fonte. Aridel ne put qu’apprécier la coordination et la précision avec laquelle ces opérations furent exécutées. Ces hommes, qui, deux minutes auparavant, étaient figés par la terreur, agissait avec un professionnalisme que le prince d’Omirelhen n’avait jamais vu. Il leur fallut moins de deux minutes pour préparer leurs armes. Il placèrent alors une mèche en haut de chaque pièce, et les artilleurs, équipés d’une torche, se rapprochèrent. Le capitaine ordonna alors :

– Feu à volonté !

L’un après l’autre, les canons déchargèrent violemment leur boulets sur la forme du Tolîorka qui se rapprochait. Le vacarme était assourdissant, et la fumée vint rapidement obscurcir le pont. Aridel, plein d’espoir, eut l’impression qu’au milieu des gerbes d’eau, certains projectiles avaient fait mouche.

Et effectivement, la mer commença à prendre une teinte rouge, confirmant les espoirs de l’ex-mercenaire. Le Tolîorka se mit alors à bifurquer pour éviter les munitions qui pleuvaient sur lui. L’équipage, galvanisé, poussa un cri de victoire. L’enthousiasme des artilleurs n’était cependant pas partagé par Takhini qui continuait à regarder la mer, le regard sombre.

– Il se dirige vers le Tolimach, et le reste de notre escorte, dit le général. Capitaine ! Signalez leur immédiatement le danger, ordonna-t’il.

Trop tard, cependant. Avec une rapidité extraordinaire, la créature avait avalé le quart de lieu qui les séparait du Tolimach en moins de trois minutes, et avait éperonné le navire par l’avant. Sous la violence du choc, Aridel vit le vaisseau se soulever des flots avant de retomber violemment par le travers, coupant la route du Nididir, le bateau se trouvant juste derrière lui. Ce dernier n’eut absolument pas le temps de réagir et Aridel ne put qu’observer avec horreur le moment où ils entrèrent en collision. Même à cette distance, on pouvait entendre le fracas de bois et de cordage. Le Tolimach était à présent coupé en deux, et le Nididir sombrait par l’avant, son gouvernail hors de l’au. De tous les cotés, des hommes se jetaient à l’eau, tentant d’échapper à leur tragique destin.

Le Tolîorka n’avait cependant pas encore terminé ses ravages. Il se dirigeait à présent vers les trois navires formant l’arrière garde de l’escadre, prêt à les éperonner de front. A bord de l’Atlêshin, tous regardaient cet horrible spectacle avec effroi, témoins impuissants face au terrible sort qui attendait ces navires. Le Toliorka éperonna en premier le navire de tribord, le poussant avec sa force phénoménale vers son plus proche voisin qu’il finit par heurter dans ce qu’on ne pouvait qu’appeler une explosion de bois et de voiles. Le navire de bâbord, encore intact, tenta de manœuvrer, mais sa marge était trop faible et il finit par heurter ses deux voisins, sombrant à son tour.

Des six navires de la force expéditionnaire, seul l’Atlêshin était encore à flot, et en bien piteux état. Des dizaines d’hommes étaient en train de nager dans l’eau froide, hurlant et luttant pour leur survie. Ils étaient loin, mais on pouvait distinguer dans leurs cris le désespoir qui les avait envahi. Ces râles glaçaient le sang d’Aridel. Le prince d’Omirelhen savait cependant que l’Atlêshin ne pouvait rien faire. Le navire amiral était d’ailleurs très probablement le prochain sur la liste du Tolîorka.

Aridel se tourna vers Shari. La jeune femme se trouvait toujours à coté de lui, ayant assisté tout comme lui à l’abominable scène de destruction. Elle était comme figée. Des larmes perlaient sur ses joues, et son regard était un mélange d’effroi et d’une tristesse infinie. Instinctivement, Aridel se rapprocha d’elle. Il allait la prendre dans ses bras quand il entendit une voix crier :

– Il s’en va ! Il s’en va !

Détournant les yeux, le prince d’Omirelhen constata en effet que la forme sombre de la créature s’éloignait vers l’horizon. Avait-elle eu son content de vies humaines ? Où était-elle simplement trop blessée ou fatiguée pour continuer sa boucherie ? Son attaque avait été brêve, mais elle avait mis hors de combat la force expéditionnaire de Sûsenbal, tuant ou blessant en quelques minutes plusieurs dizaines d’hommes.