Légende (3)

Légende (3)

Djashim, Lanea et Domiel étaient assis en demi-cercle sur le sol en osier de la hutte de Bosam. Le missionnaire, en face des trois compagnons, fumait dans une longue pipe. Il exhalait régulièrement de petites nuées blanches qu’il sculptait parfois en forme de cercle à l’aide de brefs mouvements de lèvre.

Djashim était fasciné par Bosam. Il n’arrivait pas à cerner le personnage. Par moment, il était aussi maniéré qu’un sénateur, mais à d’autres, il se transformait en chef de tribu. Et il avait beau affirmer ne pas être un mage, il était aux yeux de Djashim l’égal en savoir de Domiel et Lanea. Le jeune garçon, dont la maîtrise du Dûeni s’était grandement améliorée après les semaines passées en compagnie des deux mages, avait cependant parfois du mal à comprendre l’accent du missionnaire. Certaines de ses tournures de phrases étaient archaïques, proches du langage des Anciens que les prêtres utilisaient lors des messes.

– Ainsi, vous cherchez à rejoindre les Lanerpic, dit le missionnaire, répétant pensivement les propos de Domiel. En cette période de l’année, certaines routes de montagne peuvent se révéler dangereuses, et les avalanches ne sont pas rares, même après la fonte des neiges. Il serait préférable pour vous de voyager avec un guide connaissant bien la région où vous souhaitez vous rendre. A ces altitudes, les montagnes peuvent souvent se révéler impitoyables envers le voyageurs non préparés.

L’argument parut être du simple bon sens à Djashim, mais Domiel semblait faire preuve d’une extrême prudence vis à vis de leur hôte.

– C’est vrai, répondit le mage. Cependant nous risquons de passer beaucoup de temps à tourner en rond dans le massif des Lanerpic, car nous ignorons la position exacte de notre destination. Je ne pense pas qu’un guide accepte de partir sans savoir où il va, surtout si nous n’avons pas de quoi le payer.

– Je vous l’ai déjà dit, l’argent n’a pas vraiment cours ici. Et vous seriez surpris du nombre d’habitants de Piblëgn qui seraient prêts à vous accompagner dans les montagnes. Mais vous ne m’avez toujours pas dit ce que vous cherchez, exactement.

Domiel jaugeait son interlocuteur à chaque mot. Djashim voyait à son expression que le mage ne savait toujours pas s’il pouvait ou non faire confiance à Bosam. Il finit cependant par prendre une décision et demanda :

– Etes vous au courant de ce qui se passe actuellement en Sorcasard ?

– Je dois vous avouer que non, répondit Bosam avec un sourire contrit. Comme je vous l’ai dit, nous sommes coupés du monde, ici. Les visiteurs venant de l’extérieur de la forêt sont extrêmement rares, c’est bien pour cela que nous sommes friands de toute information de votre part.

Domiel prit une grande inspiration.

– Il y a un peu moins d’un an, expliqua-t’il, un homme qui se fait appeler Oeklos a pris, à l’aide d’une armée composée à la fois de Sorcami et d’hommes dévoués à la cause des hommes-sauriens, le contrôle du royaume de Fisimhen, à l’est de Sorcasard. Ce « baron » Oeklos, qui est en réalité un mage noir, dispose d’une terrifiante arme céleste, héritage des anciens, qui lui permet de détruire à distance n’importe quelle fortification à l’aide d’un rayon de lumière amplifiée. Il a donc réussi à conquérir en un temps record le royaume de Sortelhûn ainsi que la moitié nord de Setirelhen. Sa soif de conquête semble sans fin.

Le mage marqua une pause avant de reprendre.

Mais c’est sans compter sur la famille royale d’Omirelhen, et leur alliance ancestrale avec l’ancien Ûesakia des Sorcami, Itheros. Ce dernier, grâce à ses recherches, a fourni aux Omirelins et à leur alliée, la république de Niûsanif, un moyen d’empêcher l’arme d’Oeklos d’agir sur leurs territoires. Parallèlement, Omirelhen, la plus grande puissance maritime de Sorcasard, a réussi à vaincre une partie de la flotte d’Oeklos et à débarqué au sud du royaume de Setirelhen, bloquant temporairement la progression du baron et lui faisant essuyer ses premiers revers. Oeklos a donc redirigé son effort vers le Nord, s’emparant des Royaumes des Nains. Il est ainsi devenu le maître de plus de la moitié du continent de Sorcasard, devenant l’égal de l’empire de Dûen au sommet de sa puissance.

Bosam avec écouté avec attention ce résumé des événements qui avaient changé la vie de Djashim. Bien sûr, Domiel avait omis de mentionner son rôle exact dans ce qui s’était passé, ne manqua pas de noter le jeune garçon.

– Voilà de bien sombres nouvelles, finit par dire le missionnaire. Une question s’impose à moi, cependant. Pourquoi les mages ne sont-ils pas intervenus ? L’utilisation par un mage noir d’une arme des Anciens constitue un risque énorme pour Dafashûn, et il s’agit clairement d’un cas d’intervention qui ne viole pas la Charte.

– Voilà bien le nœud du problème, expliqua alors Domiel. Oeklos prétend disposer d’un moyen d’annihiler Dafashûn si les mages tentent de s’opposer à lui. Le roi se retrouve donc pieds et poings liés face à cette menace.

– Et quelle est donc cette nouvelle arme terrifiante capable de détruire tout un pays ?

– Les mages ne le savent pas avec certitude, et les autorités royales ont, par précaution, interdit toute action contre Oeklos, y compris le fait d’enquêter sur son prétendu pouvoir. Mais j’ai mes soupçons : je suis persuadé que la source de ce pouvoir se trouve dans les Lanerpic, là où, d’après la légende, les Anciens ont construit leur première centrale d’énergie.

Bosam sembla sur le point de dire quelque chose, mais il se ravisa, demandant :

– Vous agissez donc contre les ordres du roi de Dafashûn ?

Lanea, qui était restée silencieuse jusque là regarda Domiel, l’air inquiet. Le mage en avait-il trop dit ? Il lui était difficile de nier, à présent.

– Oui, dit-il simplement.

Bosam sourit.

– Alors nous allons parfaitement sous entendre. Nous avons bien plus de points communs que ce que je pensais. Et les rumeurs sur les Lanerpic prennent tout leur sens.

Domiel parut à la fois soulagé et très intéressé.

– Rumeurs ? Quelles rumeurs ?

Bosam scruta Domiel avec attention avant de répondre, l’air mystérieux.

– C’est une histoire qui remonte à une vingtaine d’années. A cette époque, je n’étais guère plus âgé que notre jeune ami ici présent (il désignait Djashim) et j’étais en plein apprentissage dans notre monastère. Comme je vous l’ai dit, Mûnabe se trouve au cœur des Lanerpic. C’est un endroit très reclus, encore plus qu’ici, et nous ne recevons pour ainsi dire jamais de visiteurs. Aussi, lorsque nous avons un jour vu un homme de la tribu de Lyagnamoogned arriver, fatigué et transi de froid, c’était un événement hors du commun. Il avait perdu plusieurs doigts et semblait aux portes de la mort. C’était en soi un fait surprenant, car les hommes de la montagne sont extrêmement bien adaptés aux rigueurs de la vie en altitude et en souffrent très rarement. Il a rapidement été pris en charge par nos guérisseurs, mais malgré cela, la maladie l’a emporté.

Bosam marqua une pause, ménageant son auditoire, puis reprit.

En tant que disciple, je n’ai jamais su précisément ce que l’homme avait dit, mais de nombreuses rumeurs ont circulé. La plus persistante d’entre elle est que cet indigène avait été embauché en tant que guide par un grand mage de Dafashûn. Ce dernier cherchait, d’après la rumeur, ce que les autochtones appellent \emph{Altegnochën Chat}, le Portail des Anciens.

Domiel, intéressé, pressa le missionnaire.

– Continuez, dit-il.

– Le Portail des Anciens est une légende que l’on retrouve parmi de nombreuses tribus de la région. Selon elles, il existerait, quelque part sur le flanc du Doognpik, une porte s’ouvrant sur la merveilleuse cité que les anciens avaient construit dans la montagne. Beaucoup d’entre nous croient que cette histoire n’est qu’un mythe. Malgré cela, nombre de nos moines ont essayé de la trouver, mais en vain.

– Pourtant, les archives de Dafashûn mentionnent également la présence d’une installation des anciens dans les Lanerpic, répliqua Domiel.

– C’est possible, mais les érudits de notre monastère nous ont expliqué que si cette installation existait, les Anciens y accédaient probablement par la voie des airs, donc n’avaient nul besoin d’une porte creusée dans la montagne. C’est également ce que j’ai toujours cru, jusqu’à votre arrivée.

– Et en quoi avons nous réussi à vous faire changer d’avis ? demanda Domiel.

– Toujours selon la rumeur, le grand mage qui accompagnait notre malheureux indigène a réussi à trouver le portail et à entrer dans la cité des Anciens. Bien sûr je n’avais jamais cru à cette fable car si un mage avait découvert une cité des Anciens, nous aurions bien fini par en entendre parler. Mais si c’est celui que vous appelez Oeklos qui s’est rendu sur le Doognpik, alors cela expliquerait bien des choses. Peut-être a-t’il trouvé là la source de son pouvoir ?

Djashim sentit un frisson lui parcourir l’échine. Étaient-ils vraiment sur les traces d’Oeklos ? Pour la première fois, il réalisa le danger de ce qu’ils étaient en train d’entreprendre. Heureusement un indigène entra à ce moment dans la hutte, prononçant quelques mots dans sa langue gutturale.

– Ah, fit Bosam. Le dîner est servi, si vous voulez bien me suivre.

Djashim mourait de faim. Il ne se le fit pas dire deux fois et fut le premier à sortir de la hutte.