Légende (2)

Légende (2)

Shari, adossée au bastingage du pont supérieur de l’Atlêshîn, observait l’éternelle danse des vagues à la surface de l’océan. Pour la première fois depuis son départ de Sûsenbal, elle se retrouvait seule, sans rien à gérer ou diriger, libre de laisser vagabonder ses pensées. Depuis qu’elle avait quitté la capitale, plus de trois semaines auparavant, elle n’avait pas eu un moment pour elle.

Il avait d’abord fallu assembler la force expéditionnaire dont elle avait reçu la responsabilité. Réunir six navires de guerre chargés d’hommes et de matériel demande une certaine préparation, et comme le temps pressait, Shari avait personnellement dû superviser une partie de l’embarquement. En tant qu’ambassadrice officielle, il avait fallu qu’elle montre aux militaires qui était réellement aux commandes. Elle était plus d’une fois entrée en conflit avec certains officiers qui acceptaient difficilement d’être sous les ordres d’une femme.

Shari avait été tellement surprise par le revirement de son père et l’honneur qui lui avait été fait qu’elle n’avait pas réalisé la difficulté et le danger de la tâche qui lui incombait. Pourtant c’était elle, et non pas un soldat ou un conseiller impérial qui avait été choisie pour se retrouver en première ligne dans le combat contre Oeklos en Sorûen. Même si, elle s’en rendait compte à présent, l’empereur n’avait pas vraiment eu le choix, son père n’avait pas hésité une seconde pour lui confier cette mission d’une importance vitale.

Shari se rendait à présent compte à quel point elle avait mal jugé le souverain de Sûsenbal. Même s’il détenait le titre suprême, Mesonel était lui aussi prisonnier des traditions et des manigances politiques du palais. S’il voulait garder le pouvoir, ou tout simplement rester en vie, il devait faire très attention à ne pas se mettre le conseil à dos. L’empereur s’était donc bâti un personnage froid et inhumain pour cacher ses intentions et sa personnalité réelle. Il n’avait donc pu agir que lorsque Shari avait apporté la preuve de la duplicité de son oncle. Mesonel n’avait que très peu de conseillers et courtisans à qui il pouvait faire réellement confiance. Shari avait démontré sa loyauté, et c’était pour cela que l’empereur l’avait choisie pour partir en Sorûen.

Pour la même raison, il avait envoyé sa fille chercher le général Talio (ou Takhini comme il se faisait appeler à présent), une décision que l’ambassadrice ne pouvait qu’approuver. Talio avait été un des plus loyaux et des meilleurs conseillers militaires de Dorkênshîn, le grand-père de Shari. Il avait réussi à mater les révoltes de Rigabal, trente ans auparavant. Sous ses ordres, l’armée et la flotte de Sûsenbal étaient devenues très puissantes et professionnelles, représentant une force sans précédent. Il était réputé pour faire preuve de fermeté envers ses ennemis, mais aussi de clémence quand ceux-ci s’avouaient vaincus. Et bien sûr, sa fidélité à la couronne impériale était sans faille. Même s’il s’était retiré de la vie militaire dix ans auparavant, son aide serait particulièrement précieuse à Shari, qui était plutôt une diplomate qu’un général.

L’ambassadrice soupira. Sa plus grosse surprise de ces dernières semaines avait été de trouver Aridel et Daethos aux cotés de Takhini. Elle se souvenait de l’intensité des émotions qu’elle avait ressenties lorsqu’elle avait revu le visage du prince d’Omirelhen. Oubliés, ses cauchemars récurrents et sa fatigue, la jeune femme avait dû se retenir pour ne pas se précipiter vers Aridel : c’était presque comme si le visage de son frère, Sûnir, lui était apparu d’outre-tombe.

En bonne diplomate, cependant, Shari avait réussi à dissimuler ses émotions. Et depuis lors, elle avait tenté de les enfouir au plus profond d’elle-même. Elle ne pouvait (ou ne voulait) pas revivre avec Aridel ce qui s’était produit avec Sûnir. Jamais plus elle ne voulait ressentir cette douleur, cette perte qui avait laissé un vide dans son cœur. Le souvenir du fils aîné du roi Leotel était encore bien trop présent dans sa mémoire, et elle se demandait à quel point le traumatisme de sa mort n’était pas la cause de ses cauchemars.

Shari s’était donc efforcée de se montrer très distante, même lorsqu’Aridel lui avait raconté l’histoire de son naufrage et ce qu’il avait appris auprès de Takhini. Elle avait également gardé un visage de marbre lorsqu’Aridel lui avait parlé des sirènes qu’il avait aperçues. La jeune femme lui avait à peine parlé depuis, ne souhaitant pas laisser libre cours à ses émotions.

Elle avait cependant remarqué que la relation entre Daethos et le prince d’Omirelhen avait changé. Aridel accordait très clairement sa confiance à l’homme-saurien, ce qui pour l’ambassadrice était un très bon signe. Il était cependant difficile d’interpréter les réactions du Sorcami, tant ses expressions différaient de celles des humains.

Shari se laissait imprégner de l’air salin de l’océan. Dans moins de quinze jours, ils accosteraient à Orbûmar, l’un des plus grands ports de Sorûen. Takhini avait tenu à ce qu’ils débarquent le plus au nord possible, afin d’être certain de ne pas débarquer dans un territoire déjà contrôlé par Oeklos. L’ambassadrice n’aimait pas trop ce retard supplémentaire, mais elle reconnaissait la logique de cette approche. Aridel avait également soutenu le plan du général. Il ne restait donc plus qu’à attendre, et c’était là le plus dur, pensa la jeune femme.

Le soleil était bas sur l’horizon et son éclat commençait à rougeoyer, annonçant l’arrivée prochaine de la nuit. Le ciel parcouru de nuages semblait s’embraser sous l’action de l’astre du jour, un spectacle que Shari avait toujours trouvé magnifique. L’ambassadrice s’abandonna dans cette féérique beauté, sentant la torpeur la gagner.

Un choc brutal la projeta au sol.

Tout le navire venait de trembler. Instantanément la jeune femme se remémora les sanglantes images de la bataille de la mer d’Omea. Elle se releva, le cœur battant à tout rompre.

– Nous sommes attaqués ! entendit-elle crier.