Légende (1)

Légende (1)

Cela faisait près d’une heure que Domiel, Djashim et Lanea marchaient, suivant docilement les indigènes qui les avaient capturés. Ces derniers, même s’ils se montraient fermes, n’avaient pas maltraité les voyageurs, se contentant de les diriger vers une destination dont ils ignoraient tout.

Ils avaient quitté le sentier forestier pour s’enfoncer très profondément dans la végétation. Au milieu de tous ces arbres, Domiel avait perdu ses points de repère. On apercevait à peine le ciel au travers des feuillages touffus, et il était en conséquence impossible de déterminer avec certitude la direction dans laquelle ils avançaient. Les indigènes semblaient pourtant parfaitement se repérer dans ce labyrinthe, un fait qui émerveillait Domiel.

Le mage avait bien tenté de comprendre quelle technique d’orientation ils utilisaient, mais en vain. Tout comme les semblables de Daethos dans la forêt d’Oniros, les autochtones de Lanerbal semblaient se repérer d’une façon presque magique. Domiel ignorait donc complètement où ils se trouvaient lorsqu’ils s’arrêtèrent enfin.

Les voyageurs venaient d’entrer dans une clairière au centre de trônait un arbre gigantesque, un chêne dont le tronc était si énorme que dix hommes n’auraient pu en faire le tour. Son feuillage semblait toucher le ciel tant il montait haut. Un tel arbre était facilement âgé de plusieurs centaines d’années, pensa Domiel, admirant ce témoin silencieux de l’histoire d’Erûsarden.

Domiel remarqua alors, dépassant du tronc, une série de branches à l’aspect étrange. Elles étaient parfaitement perpendiculaires à l’axe de l’arbre, et s’enroulaient en spirale autour de ce dernier, pour atteindre les plus hautes branches.

C’était un escalier, réalisa alors le mage. Ces « branches » avaient été posées de main d’homme, probablement par les indigènes qui le guidaient. Levant les yeux, Domiel remarqua alors que le sommet de l’arbre était couronné par une construction en bois. Il n’eut cependant pas le temps de s’attarder sur sa nature, car l’un des indigènes avait commencé à grimper sur l’escalier, et ses compagnons intimèrent aux trois voyageurs de le suivre.

– Monter ! ordonnèrent-ils.

Bien sûr, Domiel, Lanea et Djashim ne pouvaient qu’obtempérer. Ils posèrent donc les pieds sur cet escalier improvisé. Les marches étaient étonnamment stables et si on faisait abstraction du vide, on avait l’impression d’emprunter un escalier tout à fait ordinaire. Djashim grimpait d’ailleurs avec une agilité surprenante, un fait qui indiquait à Domiel que sa jambe était à présent complètement guérie. Le jeune garçon fut donc le premier à parvenir au sommet. Il poussa soudain une exclamation de surprise en Sorûeni :

– Impossible !

La curiosité de Domiel fut immédiatement piquée au vif. Talonné par Lanea, il avala rapidement les dernières marches pour se trouver en face d’un spectacle à couper le souffle.

Les trois compagnons, debout sur une plateforme dont les planches montraient clairement qu’elle avait été construite de main d’homme n’en croyaient pas leurs yeux. Devant eux se trouvait un véritable village, perché dans les cimes de la forêt. Les huttes en bois étaient construites sur les branches des arbres, posées sur des plateformes similaires à celle où les trois compagnons se trouvaient. Ces dernières étaient reliées entre elles par des passerelles en corde tressée. Le tout était parfaitement intégré au feuillage des arbres, cachant les constructions aux regards indiscrets.

Domiel se tourna de l’autre coté. Devant lui s’étendait l’océan de verdure de la forêt, qui rejoignait à l’horizon le ciel d’un bleu immaculé. Au loin on apercevait les sommets des Lanerpic, et bien sûr L1, le toit du monde, dont la forme gigantesque semblait dominer tout le paysage.

– Magnifique, n’est ce pas ?

Domiel se retourna. La voix qu’il venait d’entendre s’était exprimée dans un Dûeni sans accent, bien plus sophistiqué que les quelques mots grossiers que savaient prononcer les indigènes. Elle appartenait à un homme d’une quarantaine d’années, dont la barbe poivre et sel contrastait avec l’absence de cheveux.

– Désolé d’avoir dû vous faire venir dans ces conditions, reprit l’homme, mais je n’étais pas certain que vous auriez accepté une invitation plus courtoise. Il rit doucement. Permettez moi de me présenter. Mon nom est Bosam Cilsûn, et je suis missionnaire ici, dans le village de Piblëgn.

Domiel, prudent, décida d’imiter les manières de son interlocuteur.

– Enchanté, Maître Cilsûn. Je suis Domiel Easor, et voici mes compagnons, Lanea Elindoter, et le jeune Djashim, de Niûsanif. Nous sommes ravis de recevoir votre hospitalité. Réfléchissant un instant, il ajouta : Mais nous n’avons pas de quoi vous payer.

Bosam rit.

– Je devine la question cachée dans votre dernière phrase. Ne vous inquiétez pas, nous ne souhaitons aucune rançon. L’argent n’a d’ailleurs pas vraiment cours ici. Nous sommes simplement friands de nouvelles fraîches. Très peu de visiteurs s’aventurent dans la forêt de Lanerbos. Puis-je savoir quelle est votre destination ?

Malgré les assurances de Bosam, Domiel restait suspicieux. Il n’allait pas révéler la nature de leur mission à un inconnu dont il ne savait rien, et qui pouvait tout aussi bien être un espion de Dafashûn. Il ne servait cependant pas à grand chose de mentir directement, mieux valait tout simplement omettre certains faits.

– Nous allons en pélerinage dans les Lanerpic, finit-il par répondre sobrement.

– Vraiment ? répondit Bosam en souriant. Comme cela tombe à pic. Je suis, comme je vous l’ai dit, un missionnaire. Je viens du monastère de Mûnabe, qui se trouve dans la vallée d’Atrerîn, au coeur même des Lanerpic. Et ne vous y trompez pas, rajouta-t’il d’un ton presque espiègle, même si je parle tout comme vous la langue de Dafashûn, mes ancêtres ont depuis longtemps rompu tout contact avec le royaume des mages. Nous sommes, tout comme mes amis ici présent (il désignait les indigènes) des habitants de Lanerbal, pas des Blûnen. Et à voir votre expression, je pense que nous allons avoir beaucoup de choses à nous raconter…