Le Voyage de Taric

Taric se renversa sur le dos de sa chaise et s’empara de sa chope pour en siroter le contenu. Il avait fait honneur à l’excellent repas qu’avait préparé le cuisinier du bord et il se sentait bien. Le tangage et le roulis, loin de le rendre malade, le faisaient sombrer dans un assoupissement presque euphorique. Seules les paroles du capitaine Amfas le maintenaient éveillé.

— La dernière fois que nous avons longé ces côtes, racontait-il, nous avons cru que notre dernière heure était venue. Tous les pirates de l’Océan Intérieur savent bien que les navires marchands en provenance de Dafashûn sont obligés de longer la côte de Tirgaûn. Il y a de nombreuses criques et anses, ici, et les flibustiers aiment à s’y cacher, préparant leur embuscade.

— Mais êtes accompagnés de navires de guerre de la marine Dûeni, non ? demanda l’assistant de Taric, un jeune mage du nom de Kibrin.

— Ah, vous êtes bien naïf, mon jeune ami, répondit-il, apparemment ravi de l’interruption. Il est en fait assez rare que nous voyagions comme aujourd’hui dans un convoi protégé. Le budget de la flotte Dûeni n’est plus ce qu’il a été. Nous devons, dans la plupart des cas, compter uniquement sur nous-même pour nous défendre. Mais notre armement est faible, et notre meilleure chance est bien souvent de ne pas nous faire repérer. Mais ce n’est pas toujours facile, et c’est ce que nous avons découvert à nos dépens lors de notre dernière traversée.

— Que s’est-il passé ? demanda Kibrin.

— Alors que nous passions le 20ème méridien, nous avons vu apparaître le drapeau noir marqué d’un trident du tristement célèbre Sarlan. C’était le Lansûrd, l’un des plus puissants navires pirates au monde. Nous n’avions aucune chance, avec nos faibles canons de dix livres contre les monstruosités qui équipent ce navire. Lorsqu’il a commencé à tirer, éclaboussant notre pont, j’ai presque failli me rendre. Mais Erû était avec nous ce jour là ! Nous avons aperçu un banc de brouillard à moins d’une demi-lieue, et nous avons pu nous y réfugier avant que le Lansûrd nous rattrape.

— Ce Sarlan, est-il aussi terrible qu’on le dit ? interrogea alors Taric.

Il avait beau être un Takablûnen, un mage spécialisé dans le monde du vivant et les créatures qui le peuplaient, Taric avait toujours été fasciné par la vie d’aventure que menaient les pirates qui sillonnaient les océans d’Erûsarden. Tout cela lui paraissait si exaltant et simplement… différent de sa routine quotidienne. C’était d’ailleurs en partie pour échapper à cette routine qu’il avait entrepris le voyage qu’il venait de commencer. Il se rendait dans les royaumes barbares du continent d’Erûsard pour cataloguer et inventorier les formes de vie qui y avait élu domicile. C’était son aventure, mais elle était loin d’égaler l’idée qu’il se faisait de la vie de pirate.

— Sarlan est pire que tout ce que vous pouvez imaginer, dit le capitaine. Cela fait dix ans maintenant qu’il écume les mers, et la flotte Dûeni n’a toujours pas réussi à capturer le Lansûrd. On raconte que ses cales regorgent d’un trésor si grand que Sarlan pourrait acheter une ville entière, s’il voulait. Mais il préfère continuer sa vie de pirate, car c’est le seul moyen pour lui de satisfaire sa cruauté, et…

Une cloche retentit à l’extérieur de la cabine. Le capitaine s’interrompit et, se levant d’un bond, se précipita à l’extérieur. Taric, piqué par la curiosité, l’imita. Une sorte de commotion régnait sur le pont. Taric s’approcha du capitaine qui, sans quitter la longue vue dont il s’était emparé, répondit à sa question silencieuse.

— Nous parlions du Lansûrd, maître Taric, et bien le voici. Mais il semblerait que cette fois il s’en soit pris à plus fort que lui. Il a engagé le Gardien de L’Océan, notre frégate d’escorte.

Taric sentit une pointe d’excitation s’emparer de lui. Une bataille navale avec un pirate ? Il fallait absolument qu’il voie ça. Il ne ressentait même pas de peur, juste une curiosité dévorante.

— Est-ce que… commença-t’il.

— Très étrange de la part de Sarlan, coupa le capitaine. D’habitude il préfère les proies faciles. Peut-être est-il tombé dans un piège dont nous étions l’appât ? Dans tous les cas je crois que nous allons enfin être débarassés de ce fléau. Le Gardien de L’Océan est en train de le tailler en pièce. Il ne verra pas le soleil se lever demain, foi d’Amfas.

Le capitaine tendit alors sa longue-vue à Taric qui s’en empara sans attendre. Au loin, il aperçut les canons du Gardien de L’Océan qui faisaient feu sur le navire pirate. Ce dernier était visiblement très mal en point. Ses mâts étaient tombés, et il semblait gîter par tribord. Il était difficile d’en être certain avec la fumée qui entourait le combat, obscurcissant la lumière du soleil couchant. Il n’y avait cependant pas de doute : le Gardien de L’Océan avait déjà gagné.

Taric réalisa alors que la vie de pirate, pour aussi exaltante qu’elle fût, devait pratiquement toujours se terminer de cette manière, même pour les meilleurs d’entre eux. Il mesura alors sa chance de ne pas avoir eu à faire le choix de mener une telle existence. Il savait, qu’après son voyage, il pourrait retourner à son foyer dans le Royaume des Mages, et cela avait quelque chose de rassurant. Il était cependant bien loin de se douter qu’une autre aventure bien plus sombre l’attendait.

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