La Guerre des Sorcami (4)

La Guerre des Sorcami (4)

21 juillet 925

Pour la première fois, des doutes m’envahissent quant au bien fondé de notre action à Sorcasard. Depuis notre cuisante défaite à la bataille des gorges de l’Omirin, je n’ai guère eu le temps d’écrire dans ce journal. Je vais donc tenter de résumer les événements de cette dernière semaine afin de mettre mon esprit au clair.

Après les gorges de l’Omirin, nous avons pris trois jours de repos qui ont été mis à profit pour soigner les blessés qui pouvaient l’être et attendre des renforts en provenance de Niûsanif. Puis, forts d’environ six mille hommes, nous avons repris notre marche. Nos généraux ont enfin décidé qu’avancer dans les hauteurs serait moins dangereux pour nous que de suivre l’Omirin.  Nous nous sommes donc engagés sur un plateau désolé parsemé de pierres aux formes menaçantes, rappelant les lions de Sorûen. Les hommes n’ont d’ailleurs pas tardé à baptiser ces reliefs les hauts de Leominas, en hommage à ces fauves féroces.

Pendant cinq jours, nous n’avons pas aperçu de Sorcami. Les hommes-sauriens ne sont clairement pas assez stupides pour nous affronter en rase campagne. Notre seul ennemi a donc été le vent glacial, s’infiltrant dans nos vêtement et refroidissant nos os.

Nous avons ensuite fini par redescendre vers une vallée plus verdoyante, parcouru d’affluents de l’Omirin. Et là, pour la première fois, nous avons aperçu des  villages Sorcami. Les villages se trouvaient en contrebas de notre position, et étaient très faciles à voir. Tous semblaient bâtis sur le même modèle : au centre se trouvait un grand bâtiment de forme pyramidale, entouré de petites huttes de bois ou de chaux. C’était le premier signe de civilisation que nous voyions depuis notre arrivée sur cette terre d’Omirelhen et des sourires se dessinaient déjà sur nos lèvres. Les richesses étaient proches…

L’état-major devait penser comme nous, car les officiers nous ont subitement fait accélérer le pas. A ce moment, je me demandais si les généraux ne commettaient pas une erreur : les villages étaient sûrement défendus par des guerriers Sorcami. Mais j’ai appris par la suite que l’armée Sorcami qui nous avait attaqué sur l’Omirin avait été décimée dans une bataille avec notre seconde troupe de débarquement, plus à l’est. Les villages Sorcami étaient donc sans défense, et notre mission était de les soumettre au nom de l’Empire, du moins était-ce ce que je croyais.

Divisés en une demi douzaine de bataillons, nous avons rapidement atteint la plaine et nous sommes dirigés vers les villages. Le bataillon où je me trouvais s’est retrouvé devant l’enceinte du village le plus proche, simple palissade de bois nous bloquant l’accès aux habitations. Je m’attendais à ce que notre officier supérieur parlemente avec les Sorcami pour nous permettre l’accès à l’intérieur du village. Les habitants n’avaient en effet aucune chance contre nous. Les choses se sont cependant passées bien différemment. Lorsque nous sommes arrivés à portée des portes, les officiers ont fait préparer les canons, et, sans sommation, ont fait feu sur le village.

Les portes ont bien entendu cédé sans aucune difficulté, et des débuts d’incendies commençaient déjà à apparaitre. Nous avons alors reçu l’ordre de charger à l’intérieur. J’ai donc suivi mes compagnons, hurlant des cris de guerre…

Le carnage qui s’est ensuivi pèse encore sur ma mémoire. Enragés par les souvenirs de la bataille de l’Omirin, nous avons massacré tout ce qui bougeait. Le village était principalement composé de femmes et d’enfants Sorcami que nous avons tués sans distinction. Même les quelques esclaves humains qui se trouvaient à l’intérieurs ont été abattus. C’était un horrible bain de sang, mais, grisé par le désir de vengeance et la fureur du combat, j’en avais à peine conscience. Après avoir pillé tout ce que nous pouvions, nous avons fini par mettre le feu aux habitations, ne laissant debout que la pyramide, seul bâtiment de pierre du village.

C’est à ce moment que j’ai commencé à me rendre compte de ce que nous venions de faire, et tout aussi rapidement que la fureur avant elle, la culpabilité a envahi mon esprit. Nous avions commis un acte contre nature, et ce au nom de l’Empire de Dûen, censé défendre les valeurs d’Erû.

Je n’ai pas réussi à trouver le sommeil depuis ce jour, et j’espère que le fait de coucher ces évènements par écrit me permettra de soulager un peu ma conscience. Puisse Erû nous pardonner…