La Guerre des Sorcami (13)

La Guerre des Sorcami (13)

31 août 925

La vie n’a décidément pas fini de me surprendre, et après ce qui s’est passé aujourd’hui, je mets au défi quiconque prétend pouvoir connaître le futur.

Lorsque je me suis levé ce matin, j’étais prêt à affronter les conséquences les plus funestes d’une démission de l’armée de l’empire de Dûen. Mon esprit était encore empli des macabres images de la mort des habitants de Gaksûrokhos. La honte et le remord d’avoir participé à un tel massacre dominaient toutes mes pensées et je ne prêtais que peu d’attention à ce qui se trouvait autour de moi. C’est donc l’esprit rempli de pensées morbides que j’ai revêtu ma tenue d’apparat, la tunique rouge de l’empire de Dûen recouverte d’un plastron en cuir marqué du sceau de l’aigle et de la couronne, poli mon casque et ma lance. Loesarka me regardait d’un air triste. Nous avions discuté la veille de ma décision. Je savais que je mettais sa vie en danger autant que la mienne, mais ma conscience dictait mes actes, et elle le comprenait très bien.

Je suis alors sorti de ma tente, décidé à en finir. Quelle n’a pas été ma surprise en constatant qu’un nombre impressionnant de soldats de l’empire semblaient m’attendre ! A ma vue, ils se sont tous mis à pousser une ovation telle que je n’en avais jamais entendu.

« Longue vie à Fresil, fléau des Sorcami ! »

Cette phrase était répétée sans arrêt, me donnant presque le vertige. Je ne savais quoi répondre, et alors que je commençais à marcher, j’ai été saisi par de nombreux bras et porté au dessus de la tête de soldats vigoureux. Je suis ainsi passé de bras en bras au dessus de cette foule alors que les acclamations continuaient. Les soldats levaient leurs casque à mon passage. J’étais clairement perçu comme un sauveur par ces hommes à qui j’avais évité le combat… Je suis arrivé jusqu’à la tente de l’état major où m’attendait le général Berond. Là les soldats m’ont déposé, continuant leurs vivats. Le général a lors levé les mains, intimant le silence à ses hommes.

« Soldats, voici le héros qui nous a donné la victoire sur les hommes sauriens ! »

Cette simple phrase a soulevé un tonnerre d’applaudissement, laissant en moi un gout amer. Une fois le brouhaha calmé, le général a repris, se tournant vers moi :

« Fresil Cersamsûn, pour vos actions lors de cette campagne, j’ai l’honneur de vous décorer de l’ordre du grand aigle d’or. Vos actions font honneur à l’empire de Dûen et à ses colonies. »

Le général m’a alors passé une grande médaille autour du coup. Je n’ai pu bredouiller qu’un timide merci alors qu’il m’entraînait déjà dans la tente de l’état major, sous les vivats qui avaient repris de plus belle.

Ce n’est que lorsque l’auvent s’est refermé que j’ai enfin pu parler. Tout s’était déroulé comme dans un rêve, et j’avais encore du mal à réaliser ce qui s’était passé. Ces événements n’avaient cependant pas entamé ma détermination et j’ai annoncé sans hésiter :

« Mon général, je vous remercie pour cette médaille, mais je ne peux en toute conscience l’accepter. Je ne peux pas être récoimpensé pour un acte qui a couté la vie à tant de personnes. Je suis d’ailleurs venu vous annoncer ma volonté de quitter l’armée impériale. Je suis prêt à assumer toutes les conséquences de cet acte. »

Le général Berond m’a alors regardé d’un air grave, pesant mes mots. Après un long silence, ces mots, gravés à jamais dans ma mémoire, sont sortis de sa bouche :

« La vérité, soldat Cersamsûn, est que nous ne faisons pas toujours ce que nous voulons. Combattre en utilisant des armes magiques n’est certes pas honorable, mais cela nous a permis de sauver de nombreux soldats de l’empire. Et vous êtes à présent leur héros. Cette guerre est loin d’être terminée et il est important pour le moral de notre armée d’avoir des figures telles que vous. L’histoire d’un homme ayant survécu en territoire ennemi pour nous donner la victoire est une source d’inspiration pour beaucoup. Je ne peux donc pas accepter votre démission de cette armée… Je ne peux cependant pas non plus vous faire exécuter comme un vulgaire déserteur. Je vous propose donc ceci : pendant que notre armée continue à remonter sur le Nord-Est, il va nous falloir laisser un contingent dans cette ville afin d’assurer notre logistique et de maintenir le contrôle sur la population indigène ayant survécu. Si je vous place en charge de ce bataillon en tant que capitaine, acceptez vous de continuer à servir ? »

C’en était presque trop. Il a fallu un long moment à mon esprit pour digérer ces paroles, avant que je bredouille un timide oui en signe d’acquiescement. La solution du général était idéale pour moi. Non seulement je n’aurai plus à me battre, mais je pourrai rester ici avec Loesarka, réparant peut-être un peu du tort que j’avais causé aux habitants de Gaksûrokhos. Alors que je méditais encore sur la chance qui était la mienne, le général m’a congédié de ces mots :

« Très bien, nous officialiserons tout cela demain. En attendant, essayez de vous reposer, je pense que vous en avez besoin. »

Je suis alors rentré jusqu’à ma tente, escorté par des officiers qui maintenaient à l’écart les soldats cherchant à me toucher où me serrer la main. Une fois seul avec Loesarka, j’ai serré la jeune fille dans mes bras, lui expliquant ce qui s’était passé. Et c’est avec une lueur d’espoir que nous avons tous deux discuté de l’avenir et de la tâche qui nous attendait.