La Guerre des Sorcami (12)

La Guerre des Sorcami (12)

30 août 925

Le sentiment d’horreur et de trahison qui emplit mon esprit est tel que le simple fait d’écrire ces quelques lignes est une torture. Je me dois cependant de coucher par écrit ce qui s’est passé par écrit afin de laisser la postérité juger de mes actes et de ceux de mes compatriotes.

Comme prévu, j’ai rejoint ce matin un peloton composé d’une dizaine d’hommes de l’empire. Il s’agissait clairement de soldats aguerris, vétérans de la campagne de Sanif. Leur commandant, un lieutenant d’une quarantaine d’années, avait un regard féroce, l’air du guerrier prêt à en découdre. Mes ordres étaient de guider ces hommes jusqu’au cœur de la cité intérieure de Gaksûrokhos, et de les aider si possible à accomplir leur mission. Dès le départ, j’ai cependant bien senti qu’ils me considéraient comme un étranger à leur groupe, et certains auraient probablement préféré me voir mort, me considérant sûrement comme un traître à la solde des Sorcami.

C’est donc dans une ambiance très tendue que nous avons commencé à marcher vers la pyramide Sorcami. Nous portions une longue robe blanche par dessus nos cottes de mailles afin de ressembler autant que possible à des scribes. A l’arrière de la colonne que nous formions, deux hommes portaient un petit coffre, dont je ne devais découvrir l’utilité que bien plus tard. Je me trouvais en tête, indiquant le chemin au lieutenant qui se trouvait juste derrière moi.

L’artillerie de l’empire avait repris son pilonnage, et les habitants humains de Gaksûrokhos se terraient dans leur maison, effrayés par cette pluie de métal. Il nous a donc été très facile de parvenir  jusqu’au puits central de la ville. Ce dernier donne en effet directement sur la voie d’eau souterraine qui dessert la cité intérieure, et constituait ainsi notre point d’entrée.

Un par un nous sommes descendus dans le puits, nous aidant d’une corde. L’eau glacée du torrent souterrain nous parvenait jusqu’au torse, entravant notre marche. Nous avons ainsi mis près d’une heure à atteindre les fondations de la pyramide. Mes membres étaient engourdis par le froid, et lorsque nous avons commencé à remonter via un autre puits, il m’a fallu un bon moment avant de retrouver l’usage normal de mes pieds. Nous sommes arrivés dans une pièce déserte, l’un des nombreux patios de la pyramide. J’ai commencé à faire signe au lieutenant de me suivre, indiquant vers le centre de la pyramide, où se trouvait (du moins je l’espérais) le Sorkokia.  Mais l’officier m’a arrêté d’un geste de la main.

« Ce ne sera pas la peine, soldat Cersamsûn. Cet endroit convient très bien. »

Interloqué, je m’apprêtais à répondre lorsque je vis au regard du lieutenant qu’il serait plus sage que je me taise. Je ne comprenais pas. N’étions nous pas venus pour assassiner le Sorkokia et éviter un massacre ? C’est à ce moment que j’ai vu les deux soldats  en queue de peloton ouvrir le coffre qu’ils portaient. A l’intérieur se trouvait un petit objet sphérique de métal noir. Les soldats ont posé cet objet à l’intérieur d’une des bouches d’aération desservant le patio. Puis le lieutenant a ordonné d’une vois ferme.

« Armez-le ! »

L’un des soldats a appuyé sur le bord de l’objet et celui-ci s’est mis à clignoter d’une lumière verte. Sur le dessus de la sphère, des chiffres lumineux se sont affichés, commençant à dix mille et décroissant chaque seconde. Le lieutenant nous a alors fait signe de repartir, annonçant.

« Nous avons un peu moins de trois heures pour quitter les lieux et nous éloigner le plus possible de cette immonde édifice ! Bougez-vous ! »

Alors que je suivais mes « compagnons » dans l’eau froide du torrent, la terrible vérité commençait à se faire jour à mes yeux. La sphère était très probablement une arme magique, une bombe conçue par les mages, alliés de l’Empire de Dûen dans cette guerre. J’ignorais alors quel était son pouvoir destructeur, mais je n’allais pas tarder à le découvrir. Étions-nous donc assez lâches pour nous battre de cette manière, utilisant la magie pour obtenir la victoire ?

Nous sommes rapidement ressortis du puits central, puis nous avons couru jusqu’aux lignes impériales, tout cela sans être inquiétés par les Sorcami. L’armée des hommes-sauriens s’était apparemment repliée dans la cité intérieure, se préparant probablement à soutenir un long siège.

Le général Berond nous attendait assis sur son cheval, le lieutenant et moi. A la vue de son officier il a demandé d’un ton ferme :

« Est ce fait ? »

Lorsque l’officier eut confirmé l’accomplissement de sa mission, le général se tourna vers moi.

« Je suis désolé d’avoir dû vous mentir, Fresil, mais je ne savais pas si je pouvais réellement vous faire confiance. Vous auriez pu nous dénoncer auprès des Sorcami et ainsi briser notre seul espoir d’éviter un siège. Mais je vois que mes doutes étaient infondés. Il ne nous reste plus à présent qu’à attendre que le gaz des mages fasse son effet. L’empire de Dûen n’oubliera pas ce que vous avez fait pour lui. Et ne vous en faites pas pour les indigènes humains qui survivront, nous leur laisserons la vie sauve. »

Le général est alors parti, ne me laissant même pas le temps de répondre. Je n’aurais de toute manière rien pu dire, tant j’étais abasourdi. Je me suis assis dans les hautes herbes et, me prenant la tête dans les bras j’ai pleuré de rage et de honte, comme je ne l’avais jamais fait depuis que j’ai atteint l’âge adulte. Le temps autour de moi semblait s’être arrêté, et ce n’est que lorsque j’ai entendu les cris de joie des soldats de l’empire que j’ai su que l’impensable s’était produit. J’ai levé les yeux vers la pyramide de la cité intérieure. Une épaisse fumée s’en dégageait, cachant à peine les corps des Sorcami et humains qui tentaient de s’échapper de ce qui était devenu un gigantesque tombeau.

Le désespoir et l’horreur de ce que j’avais permis d’accomplir retombaient de nouveau sur moi lorsque j’ai senti une main effleurer mon épaule. C’était Loesarka. La jeune fille, le visage marqué par la tristesse, s’est assise sans un mot a coté de moi, m’offrant ainsi un peu de réconfort.

Je suis à présent dans la tente que l’on m’a assigné, Loesarka toujours à mes cotés. Nous sommes censés entrer dans la ville demain à l’aube, une fois que les fumées toxiques de la pyramide se seront dissipées. Mais j’ai bien l’intention de remettre ma démission au général Berond. Je ne peux plus combattre pour une armée qui cautionne de telles horreurs. J’ignore combien de Sorcami et d’humains sont morts aujourd’hui, mais je ne veux plus prendre part à ce massacre. Tant pis si je dois passer en cour martiale, il me faut apaiser ma conscience. Je suis prêt à affronter mes démons.