Invasion (5)

Invasion (5)

Lorsqu’il se réveilla le lendemain, Blûder et Sathil étaient déjà levés, et le soleil était haut dans le ciel. Aridel s’habilla rapidement, et quitta le bâtiment principal de la ferme. Une fois à l’extérieur, le mercenaire s’arrêta un instant pour laisser a ses yeux le temps de s’habituer a la clarté. Ses hôtes se trouvaient à quelque distance de là, se préparant tranquillement à leurs travaux de la journée. Aridel se dirigea vers eux pour leur faire ses adieux avant de repartir pour Rûnirstel, mais dût s’interrompre brusquement.

Des points noirs étaient apparus dans le ciel, à l’horizon. Aridel en dénombra une douzaine, formant trois V qui balafraient de manière menaçante la voûte céleste. Les points se rapprochaient à grande vitesse et semblaient descendre vers la ferme. Bientôt, il fut possible de distinguer leurs formes. Ils ressemblaient à de gigantesques oiseaux à l’allure reptilienne et couverts d’écailles. Aridel n’avait jamais rien vu de tel. Il fallut cependant peu de temps au mercenaire pour réaliser qu’il ne pouvait s’agir que de Raksûlaks, les légendaires montures volantes des Sorcami. Il n’en avait vu que sur des illustrations de livres, alors qu’il n’était qu’un enfant, mais il était impossible de les confondre avec autre chose.

La première pensée d’Aridel fut que la présence d’hommes-sauriens si loin en territoire humain était totalement anormale. Combinée aux dernières paroles de l’homme qu’il avait vu mourir à Fisimkin, Aridel réalisa que les Sorcami n’étaient clairement pas là en amis, et qu’il était, avec Blûder et Sathil, en grand danger.
Le mercenaire se précipita donc vers eux, leur criant de se cacher. Il était hélas trop tard. Les Raksûlaks piquaient déjà vers le fermier et son fils, et bientôt l’air fut empli de leurs cris stridents. Les deux éleveurs furent rapidement encerclés et Aridel n’eut que le temps de se mettre à plat ventre dans les hautes herbes. Il ne savait pas s’il avait été lui aussi repéré ou non.

Les Raksûlaks avaient replié surs ailes sur leur corps hideux , laissant apparaître leurs « cavaliers ». C’était la première fois qu’Aridel voyait des Sorcami de si près. Jamais il n’avait vu de créatures à l’allure aussi dangereuse. Leurs têtes reptiliennes au teint vert étaient couvertes de sombres tatouages aux formes agressives. Leurs museaux étaient fins et allongés, fendus d’une bouche laissant apparaître de menaçantes dents pointues. Ces dernières étaient clairement faites pour déchiqueter la chair de leur proies. Aridel eut un frisson en réalisant qu’à l’instant présent, il s’agissait peut-être de lui et de ses hôtes. Il se reprit cependant et continua à observer les envahisseurs.

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Les Sorcami portaient d’épais pantalons en cuir orné d’anneaux métalliques protégeant leurs jambes. Leurs torses étaient nus, mais Aridel doutait qu’un simple coup d’épée puisse trancher la peau épaisse et écailleuse les recouvrant. Ils arboraient des lances gigantesques, dont la pointe acérée aurait pu abattre un taureau enragé. Ces armes, combinées à un regard d’une férocité inégalable ne laissaient aucun doute quant à leur statut de guerrier.

Le premier Sorcami à s’être posé arborait un collier doré, et semblait être le chef de cette expédition. Il s’approcha de Blûder, et se mit à parler dans un Dûeni marqué d’un accent sifflant.

« Êtes-vous le propriétaire de cette ferme ? »

Blûder rassembla son courage avant de répondre péniblement :

« Ou.. oui.

– Le pays que les humains appellent Fisimhen appartient à présent à la grande race des Sorcami. Notre seigneur, le grand Oeklos, maître des clans de l’ouest, réclame votre allégeance. La lui donnerez-vous ? »

Oeklos? N’était-ce pas là le nom du baron de Setosgad? S’interrogea Aridel. Mais il ne pouvait s’agir de la même personne : il était impossible que des Sorcami donnent leur allégeance à un humain, même puissant. C’était un peuple bien trop fier pour cela, s’il se rappelait bien de ce qu’il avait appris sur eux.

Pour Blûder, la situation était plus que critique, et il était clair que répondre par la négative à la question du Sorcami mettrait un terme rapide à sa vie. Le fermier ne put donc qu’acquiescer.

– Oui.

– Très bien, reprit le Sorcami de sa voix sifflante. Afin de prouver votre bonne volonté, il vous est demandé de servir dans l’armée que nous formons afin de résister aux cruels assauts des ennemis du grand Oeklos. Donnez-nous votre nom et celui de l’enfant. Une fois que cela sera fait, vous monterez avec nous et nous vous conduirons à notre campement.

A ces mots, le visage de Blûder se décomposa. Prenant son courage à deux mains, il tenta de répondre au Sorcami.

– Mon… mon fils ne peut servir dans une armée. Il est bien trop jeune pour cela.

– Vraiment… le visage du Sorcami prit une expression indéchiffrable. « Il ne nous est donc d’aucune utilité. » L’homme-saurien fit un geste en direction d’un de ses subordonnés. Ce dernier prit alors sa lance, et d’un geste sec la planta en travers du torse de Sathil. Le jeune garçon émit un cri qui s’étouffa tandis que sa bouche s’emplissait de sang. Le Sorcami assassin retira alors sa lance, laissant l’enfant s’écrouler au sol. Une mare rougeâtre se forma doucement au dessous de son corps inerte.

Le hurlement qu’émit Blûder était inhumain. On y sentait une douleur et une colère telle qu’Aridel n’en avait jamais vue. Sans réfléchir, le fermier se jeta sur le Sorcami qui avait assassiné son fils et tenta de l’assommer. Mais l’humain n’était pas de taille face au formidable guerrier reptilien, et après s’être saisi de son assaillant, le Sorcami lui tordit le cou d’un geste sec, laissant le cadavre de Blûder s’effondrer à ses pieds.

La scène n’avait pas pris plus d’une trentaine de secondes, et Aridel mit un petit temps avant de réaliser ce qui venait de se produire. Une fois qu’il en eut eut pris conscience, cependant, le fantôme des ses actes passés vint de nouveau le frapper. La cruauté froide et détachée avec laquelle ses deux hôtes avaient été tués avait éveillé en lui des souvenirs qu’il aurait préféré garder enfouis dans sa mémoire. Des images de la mort et de la destruction qu’il avait lui même causée s’imposèrent à son esprit avec une force telle que des larmes vinrent à ses yeux.

Il fallut donc un moment au mercenaire avant de se rendre compte qu’un objet métallique lui touchait le dos. Il se retourna brusquement, l’épée à la main, pour se retrouver face à face avec l’un des Sorcami, qui l’avait pris à revers. Instinctivement, le mercenaire se mit en garde et s’apprêtait à défendre chèrement sa vie. Mais au moment où il allait se jeter sur son assaillant, il sentit un frôlement derrière lui, et ce fut comme si sa tête allait éclater. Il s’affaissa au sol, et la dernière image qu’il vit avant de sombrer dans l’obscurité fut celle d’une tête reptilienne se penchant sur lui.