Invasion (4)

Invasion (4)

Cela faisait maintenant dix-sept jours qu’Aridel arpentait l’aride paysage du nord de Fisimhen. Faute de mieux, il avait dû se nourrir des quelques herbes et racines qui poussaient ici et là dans ce paysage désolé, et même boire l’eau croupie de flaques stagnantes, qui l’avait plus d’une fois rendu malade. La seule bonne nouvelle était que personne ne semblait le suivre. Les troupes qui avaient envahi Fisimkin et perpétré le massacre qui hantait son esprit étaient probablement loin derrière lui, du moins l’espérait-il. Tout ce qui lui manquait à présent était un bon repas et douce chaleur de murs épais pour la nuit. Il arrivait enfin dans une région au climat plus clément, et avait déjà repéré quelques fermes isolées.

N’ayant pas d’argent, Aridel hésitait sur la marche à suivre. Il savait qu’après dix jours de marche dans la plaine désertique de Rûmido, il ressemblait plus à un vagabond crasseux qu’à un mercenaire. Seule son épée trahissait sa véritable activité. Dans tous les cas, il se doutait qu’il serait mal reçu par les quelques habitants de cette contrée, et se demandait donc s’il ne serait pas obligé de voler ce dont il avait besoin. C’était un acte qu’il répugnait à commettre, mais le mercenaire savait qu’il ne pourrait pas avancer beaucoup plus loin sans un véritable repas. Aridel décida donc de tenter sa chance à dans le ferme la plus proche.

C’était une petite bâtisse de pierre blanche, adossée à un ruisseau, perdu au milieux des hautes herbes de la plaine. Ses habitants devaient principalement vivre de l’élevage de bétail, car Aridel n’apercevait nul champ à l’horizon, juste les formes noires de troupeaux de bêtes. Le mercenaire s’approchait du bâtiment, courbé pour éviter de se faire repérer, quand une voix l’interpella :

« Bonjour, m’seigneur! »

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Aridel sursauta et se releva, regardant partout autour de lui pour voir qui avait parlé. Une petite forme s’approcha alors, à demi cachée par les hautes herbes. C’était un enfant, un jeune garçon qui ne devait pas avoir plus de dix ans. Ses yeux gris-bleu, entourés de mèches brunes, pétillaient de curiosité. Il ne devait pas y avoir beaucoup d’étrangers à arpenter cette région, et la présence d’Aridel était probablement un changement bienvenu dans le quotidien de cet enfant. Une fois sa surprise passée, le mercenaire répondit d’une voix rauque.

– Bonjour, mon garçon. Comment t’appelles-tu ?

– Mon nom est Sathil, de la famille de Frialoc. Que venez-vous faire ici ? »

A présent qu’il avait été repéré, il était difficile pour Aridel d’essayer de chaparder ce dont il avait besoin. Il décida donc de jouer la carte de l’honnêteté, ce dont il avait perdu l’habitude.

– Je cherche un repas et un toit pour la nuit, avant de repartir vers Rûnirstel. Pourrais-tu m’aider ?

– Il faut que vous demandiez à mon popi. Il devrait rentrer dans pas longtemps, il est parti s’occuper des bêtes. Vous pouvez attendre ici si vous voulez.

– Très bien, répondit Aridel. Il ne risquait rien à tenter sa chance et son corps lui réclamait a grand cri un repos bien mérité. Comme s’il lisait ses pensées, le jeune Sathil lui indiqua :

– Vous pouvez vous asseoir près du mur.

Aridel ne se fit pas prier, et guidé par le jeune garçon, alla s’installer sur un banc à l’ombre du mur de la ferme. Il aurait bien aimé en profiter pour sommeiller, mais c’était sans compter sur son jeune interlocuteur.

« D’où venez-vous ? demanda Sathil. D’habitude les voyageurs du Sud passent par la route de Rûnirstel. »

Il vint alors à l’esprit d’Aridel que la nouvelle de l’invasion de Fisimkin n’avait probablement pas encore atteint ces villages reculés. D’ailleurs, pour ces paysans peut importait quel seigneur occupait la capitale de Fisimhen, tant qu’ils arrivaient à vendre leur bétail. Aridel se prit à envier la douce insouciance de cette vie simple. Il mit donc un petit moment à répondre au jeune garçon.

« J’arrive de Fisimkin. De récents événements rendent la grand route peu sûre et m’ont obligé à traverser la plaine. Je… »

Aridel s’interrompit brusquement. Un homme robuste et rougeaud venait d’apparaître. Il marchait d’un pas assuré et arborait les mêmes yeux gris-bleu que Sathil, entourés d’une abondante chevelure et d’une barbe poivre et sel. Il avait le teint mat des habitants de Sortelhûn, et devait probablement avoir quelques Sorteluns parmi ses ancêtres. Apercevant Aridel, il s’arrêta, interloqué. Le mercenaire, supposant qu’il ne pouvait s’agir que du père de Sathil, se présenta.

« Bonjour, ami. Je me nomme Aridel et j’arrive de Fisimkin. Je souhaiterai savoir si vous pouviez m’offrir le gîte et le couvert pour ce soir avant que je reparte en direction de Rûnirstel. Je n’ai pas de quoi payer mais je peux me rendre utile pour quelques menus travaux si vous le souhaitez, et aussi vous fournir des nouvelles fraîches du Sud. »

Le fermier se rapprocha. Il dévisagea Aridel pendant un long moment avant de répondre avec un fort accent :

« Salut à toi, voyageur. Mon nom est Blûder Frialocsûn, et je veux bien t’offrir l’hospitalité. Nous ne recevons pas beaucoup de visiteurs, et ta présence sera bienvenue. Et pas besoin de me payer, c’est une tradition ici que de recevoir correctement les voyageurs. Suis-moi à l’intérieur, si tu veux te rafraîchir. »

Aridel n’aurait pu espérer meilleur accueil. Il suivit son hôte dans la salle commune de la ferme où il fut prié de s’asseoir pendant que Blûder et son fils s’activaient. Des quelques questions qu’il put poser, il déduisit que la femme de Blûder était morte en couches, donnant naissance à Sathil. Depuis, le fermier et le jeune garçon tenaient cet établissement, et vivaient de leur cheptel de près d’une centaine de bêtes. Ils fabriquaient d’ailleurs un excellent fromage qu’Aridel eut l’occasion de goûter, accompagné d’un peu de viande séchée, un repas qui lui parut un véritable festin, après dix jours de privations.

Après le repas, le ventre plein et l’esprit reposé, Aridel et ses deux hôtes s’installèrent au coin du feu, et le mercenaire entreprit de leur raconter les événements qu’il avait vécu à Fisimkin. A l’écoute de ces inquiétantes nouvelles, le visage de Blûder s’assombrit.

« Cela ne peut rien présager de bon, dit-il. Dans le meilleur des cas, un nouveau roi à Fisimkin signifie plus de taxes. Et je n’ose même pas imaginer ce qui pourrait se produire dans le pire des cas. Surtout après ce qui s’est passé autour de la cité. Demain je me rendrai au village pour informer les anciens de ton histoire. Ils sauront sûrement quoi faire. En attendant tu dois être fatigué. Je vais te montrer ton lit. »

Aridel, tombant de fatigue, ne se fit pas prier et suivit Blûder vers une salle adjacente à la pièce commune, où se trouvait une confortable paillasse. A peine allongé, les yeux du mercenaire se fermèrent, et il dormit d’un profond sommeil.