Invasion (3)

Invasion (3)


La salle du Conseil Restreint du palais de Niûrelhin se trouvait juste en dessous des appartements royaux. Comme tout le reste du palais, elle avait été construite peu de temps après la guerre des Sorcami, alors qu’Omirelhen n’était encore qu’une province de l’Empire de Dûen. Elle était donc un exemple parfait de la démesure architecturale qu’affectionnait la noblesse impériale de l’époque. La voûte culminait à près de six toises\footnote{dix mètres} du sol et chacune de ses nervures était ornée de feuilles d’or, ponctuant les motifs et fresques guerrières qui recouvraient le plafond. Le mur Est était percé de six fenêtres dont les vitraux donnaient un éclat chatoyant à la lumière du soleil matinal. De riches tapisseries recouvraient le mur Ouest, laissant apparaître la porte d’entrée, recouverte de feuilles d’or. Au centre de la salle se trouvait la table du Conseil, ou siégeaient les quatre membres permanent du Conseil Restreint qui, avec le roi, formaient la plus haute instance dirigeante du royaume d’Omirelhen. Le roi siégeait bien sûr en bout de table, et les autres membres se trouvaient aux bords de la table, deux par cotés. Le prince héritier était parfois convié au conseil, et s’asseyait, lorsqu’il était présent, en face du roi, à l’autre bout de la table. Ce n’était cependant pas le cas ce jour là, car le prince Sûnir faisait une revue des troupes présentes dans les forts de la marche, au pied des Sordepic. Les quatre membres présents étaient donc : le général Oris Logat, commandant en chef de l’armée royale, l’amiral Lionel Omasen, sa contrepartie pour la marine, le duc Trûli II de Niûrelmar, chancelier de l’échiquier, et Maître Redam Nidon, Gardien du Savoir.

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Tous, à part Logat, semblaient surpris de cette convocation matinale, qui n’était pas dans les habitudes du roi. Cependant le silence était de mise, car la tradition voulait que le roi soit le premier à prendre la parole lors de tout conseil. Leotel, lisant la curiosité sur le visage de ses conseillers, entama donc la session par ces mots :

« Messeigneurs, je vous ai réuni aujourd’hui de manière exceptionnelle, car des informations d’une extrême gravité nous sont parvenues, et requièrent une prise de décision rapide. Je vais laisser le général Logat vous les présenter, avant que nous poursuivions notre discussion. »

Le général se leva alors et, d’un ton grave, répéta ce qu’il avait déjà dit au roi sur l’attaque de Fisimkin. Au fur et à mesure de son discours, Léotel vit s’agrandir l’expression de stupeur qui marquait le visage de ses conseillers. Lorsque Logat eût terminé, il se rassit, laissant implicitement la parole à son souverain.

« Il va de soi, dit Léotel, que nous ne pouvons rester sans réaction devant des événements d’une telle ampleur. Je voudrais donc savoir quelles sont pour vous les actions qui paraissent les plus appropriées. »

Ce fut maître Nidon qui parla le premier.

– Majesté, au vu de ce rapport, nous ne disposons pour l’instant que de maigres informations quant à la nature des assaillants de Fisimkin. Avant d’engager toute action diplomatique ou militaire, il me semble important de savoir à qui nous avons affaire exactement. Même si nos relations avec les Sorcami sont moins bonnes qu’autrefois, il me paraît hautement improbable qu’ils aient soudainement décidé de rompre le traité de Niûsanin et d’attaquer des humains. L’honneur est une valeur maîtresse chez les hommes-sauriens, et ils ne brisent pas leurs promesses à la légère. J’estime bien plus plausible que cette attaque soit l’œuvre du baron de Setosgad. En outre, cette rumeur d’arme magique m’inquiète. Il serait fâcheux que des rebelles de Fisimhen aient obtenu l’aide des mages. Mais ne tirons pas de conclusions hâtives : il nous faut enquêter pour distinguer la vérité de la rumeur.

– De sages paroles, maître, répondit le roi. Je vais dans un premier temps faire envoyer un messager à la marche, où se trouve le prince Sûnir, pour voir s’il est possible de contacter les hommes-sauriens. J’espère qu’ils n’ont pas tout oublié de notre alliance. Il nous faut ensuite obtenir des renseignements de première main sur la situation à Fisimhen. Logat, quels sont nos ressources dans la région ?

Le général se saisit d’un document se trouvant devant lui et le parcourut rapidement avant de répondre.

– Nous disposions d’une ambassade à Fisimkin, mais il me paraît douteux que nous puissions la contacter. Nous pourrions cependant essayer de joindre nos hommes à Nirûmar. Qu’en pensez vous, Lionel ?

– C’est effectivement à tenter. Mais étant donné le temps nécessaire à un navire pour rejoindre Nirûmar, il est possible que la ville soit prise avant que nous puissions obtenir nos informations. Nous pourrions peut-être aussi tenter d’approcher Fisimhen par la frontière avec Sortelhûn ? Il me semble que nous avons quelques hommes à Apibos.

– C’est une bonne idée, acquiesça Logat. Je vais envoyer des messagers à Sortelhûn au plus vite. Dans tous les cas majesté, il faudra probablement plusieurs semaines avant que nous obtenions des informations fiables. Que devons nous faire en attendant ?

– Quelles sont nos options ? demanda Leotel.

– Nous en avons deux, Majesté, répondit Logat. Nous pouvons décréter la mobilisation générale et préparer une flotte d’assaut que nous enverrions à Fisimhen pour rétablir l’ordre. Où nous pouvons nous occuper en priorité de nos propres frontières : renforcer les garnisons sur la marche, notamment à Mastel, Mabos et Rûmûnd, ne serait pas du luxe. Si les Sorcami ont réellement décidé d’attaquer les royaumes humains, nous serons prêts.

Prêts… Était-ce vraiment possible ? Le roi en doutait fortement. Cela faisait maintenant plus de cent ans que le royaume d’Omirelhen n’avait pas connu de conflit majeur. Il y avait bien sûr quelques frictions locales entre les seigneurs du royaume, mais ces querelles étaient habituellement arbitrées par le roi et se terminaient pacifiquement. Les troupes du royaume n’avaient que peu connu le combat, et même les forts de la marche, à la frontière de Sorcamien, ne remplissaient plus qu’une fonction symbolique.

– Cela ne risque-t-il pas de provoquer les Sorcami ? interrogea Leotel. Nous ne sommes pas encore sûrs qu’ils soient impliqués dans cet assaut.

– C’est un risque calculé, votre majesté, répondit maître Nidon. Les Sorcami sont dans tous les cas probablement au courant de ce qui s’est passé. Je pense qu’ils comprendront que nous prenions quelques mesures préventives.

– Très bien, dit le roi. Envoyez donc des troupes supplémentaires sur la marche. Lionel : faites aussi en sorte de préparer la marine. Je ne décréterai pas la mobilisation générale pour le moment car cela perturberait trop l’économie du royaume, mais il faudra peut-être que je m’y résolve plus tard. Faites donc en sorte que nos vaisseaux puissent accueillir et transporter des troupes fraîches. Et tenez moi au courant de toute information que vous recevez sur Fisimhen.

– Bien majesté, acquiesça l’amiral.

– Y-a-t-il autre chose ? Le roi s’adressait maintenant à tous ses conseillers.

– Non, majesté, répondit Logat au nom de ses pairs.

– Bien, vous pouvez disposer.

Les membres du conseil restreint se retirèrent en silence, laissant le roi ruminer de bien sombres pensées. Pour la première fois de ses dix-sept années de règne, il se prit à redouter l’avenir. Les prémisses de la guerre venaient de nouveau de frapper le royaume d’Omirelhen.