Invasion (2)

Invasion (2)

Aridel se réveilla les lèvres sèches, mais l’esprit bien plus clair que la nuit précédente, malgré une forte migraine. Lorsqu’il se remémora les événements de la nuit, il se leva d’un bond, la main sur la garde de son épée. Regardant autour de lui, il constata qu’il se trouvait dans un champ fraîchement moissonné, et il avait dormi près d’un rocher en marquant la limite. Au sud, on distinguait vaguement la forme sombre des murs de Fisimkin. La cité devait être à près de trois lieues de l’endroit où il se trouvait, et une épaisse fumée noire s’en dégageait. Ce fut alors qu’Aridel remarqua la multitude de formes sombres qui jonchaient le sol près de lui. Curieux, il se dirigea vers la plus proche d’entre elle, mais s’arrêta net, réalisant de quoi il s’agissait.

C’étaient des corps : une multitude de cadavres, laissés là comme à la fin d’une sanglante bataille. La plupart de ces dépouilles étaient cependant des civils, probablement les mêmes fuyards qui avaient passé la porte avec lui la nuit précédente. Ils semblaient tous avoir été lâchement abattus, leurs corps criblés de flèches ou portant les marques de lames acérées.

A la vue de ces corps, une autre image s’imposa à l’esprit d’Aridel : la plaine de Kiborûn, où il s’était retrouvé entouré de cadavres de jeunes soldats, des enfants presque, tous massacrés de sa main. La puissance de cette vision le laissa comme assommé pendant un moment, faisant naître des larmes dans ses yeux secs. Il réussit cependant à se reprendre. Il n’était clairement pas responsable du massacre présent. Qui donc avait pu commettre une telle infamie ?

Aridel n’avait pas le temps de s’attarder sur la question. Il ne devait probablement son salut qu’au fait que les assaillants avaient cru qu’il était mort, et il ne tenait pas à les rencontrer de jour en rase campagne. Étant donné sa position, le plus sûr pour lui était de tenter de rejoindre la cité de Rûnirstel, près de la frontière avec Sortelhûn. C’était un long voyage, mais il connaissait bien la région et pourrait se ravitailler en chemin. Prenant son courage à deux mains, il s’apprêtait à partir, lorsqu’il entendit un gémissement près de lui.
C’était un des cadavres, qui n’était apparemment pas si mort que cela. Il s’agissait d’un homme d’une quarantaine d’années, vêtu d’une simple tunique. Il avait reçu une flèche dans le dos et avait perdu beaucoup de sang. Il ne lui restait probablement plus très longtemps à vivre.

« Ai…dez moi ! » supplia l’homme, voyant le mercenaire approcher. Il restait un peu d’eau dans la gourde d’Aridel, et il la porta aux lèvres du blessé, qui se mit à tousser bruyamment après en avoir avalé une gorgée.

« Les… Sorcami » dit-il alors après avoir repris son souffle. « Ils… vont revenir. Partez… partez ! »

L’étonnement marqua le visage d’Aridel.

« Ce sont les Sorcami qui ont commis cet acte de barbarie ? » demanda-t-il au blessé. Mais celui-ci, les yeux vitreux, ne répondit plus, : il était mort, rejoignant la longue liste de cadavres hantant l’esprit d’Aridel, et laissant le mercenaire avec plus de questions que de réponses. Il ne lui restait plus qu’à avancer, en espérant rejoindre Rûnirstel le plus rapidement possible.

***

Léotel, troisième du nom, profitait de la vue imprenable des appartements royaux sur la cité de Niûrelhin. Adossé à son balcon, il prenait plaisir à ressentir sur sa peau nue la morsure vivifiante du froid matinal. Au dessous de lui s’étendaient les rues de la capitale du royaume d’Omirelhen, son domaine. La ville se réveillait lentement sous les lueurs rougeâtres du soleil, et l’on pouvait déjà apercevoir les formes sombres de caravanes se rendant aux marchés les plus proches. Depuis sa plus tendre enfance, le roi avait aimé contempler cette vision qui lui rappelait que ceux qu’il dirigeait avaient aussi leur propre vie et leurs propres problèmes. Son père, le roi Kosel, lui avait un jour dit : « Gouverne comme tu aimerais être gouverné. Ce n’est qu’à cette condition que tu peux espérer être respecté de tes sujets. » Un principe qu’il avait essayé d’appliquer à la lettre en ce qui concernait les affaires du royaume, mais qu’il avait malheureusement négligé pour sa famille.

niurelhin

Perdu dans ses pensées, le roi ne s’aperçut pas immédiatement de la présence de son page, attendant patiemment non loin de lui. Le jeune serviteur ne pouvait en effet parler que si son seigneur l’y avait invité. Leotel était une créature d’habitudes, et n’appréciait guère l’interruption de l’un des rares moments de tranquillité qu’il avait dans la journée.

– Qu’y a-t-il, Thûfil ? demanda-t-il d’un ton amer.

– Majesté, le général Logat désire une audience immédiatement. Je lui ai dit que vous ne pouviez le recevoir pour le moment, mais il a insisté en mentionnant qu’il s’agit d’une affaire d’une extrême gravité. »

Les sens du roi se mirent immédiatement en alerte. Logat n’était pas d’un naturel particulièrement alarmiste, et s’il avait employé des mots comme « extrême gravité », le problème devait être de taille. La journée commençait très mal.

– Fais le entrer, Thûfil. Je vais le recevoir.

– Bien, majesté.

Le serviteur s’inclina en une courbette distinguée et s’en fut. Peu de temps après, Léotel le suivit, quittant avec regret le balcon, pour rentrer à nouveau dans ses appartements. Il n’avait même pas eu le temps de s’habiller et portait toujours ses vêtements de nuit. Il s’assit cependant sur un siège près de son lit, attendant l’arrivée de son visiteur.

Logat entra quasiment en courant, dépassant le jeune page qui le guidait. C’était un homme d’une soixantaine d’année, tout comme Léotel. Il était habituellement très propre sur lui, arborant fièrement son armure dorée frappée du symbole de la sirène, l’emblème d’Omirelhen. Ce matin-là, cependant, il pénétra dans les appartements royaux l’œil hagard et le visage mal rasé, et dans un état d’agitation extrême. Il en oublia même les règles de bienséance en parlant avant que le roi l’y ait convié, ce qui choqua légèrement Leotel.

– Majesté, je suis désolé de vous déranger à une heure si matinale, mais j’ai des nouvelles très préoccupantes en provenance de Fisimhen.

– Parlez donc Logat, répondit le roi. Quelles affaires peuvent-elles vous mettre dans un tel état ?

– La cité de Fisimkin a été attaquée il y a de cela trois jours. On est sans nouvelles du roi Erûsam, et certains pensent qu’il aurait été tué dans l’assaut.

La phrase fit l’effet d’un coup de massue sur Leotel. Fisimhen était connu pour ses troubles internes, mais ceux-ci atteignaient rarement la capitale, et jamais, du vivant de Leotel, le roi Erûsam n’avait été réellement menacé. Léotel mit un moment avant de pouvoir répondre.

– Fisimkin, attaquée ? Mais par qui ?

– Nul ne le sait précisément majesté. Les informations que j’ai disent que l’attaque serait venue du sud.

– Le baron Oeklos de Setosgad ?

Depuis quelques années, en effet, la région de Setosgad était une des causes principales de préoccupation du royaume d’Omirelhen. Cela faisait près de cent-cinquante ans que le royaume de la Sirène était devenu un allié fragile de Sorcamien, le pays des hommes-sauriens. Cette alliance avait cependant été remise en cause lorsque Oeklos avait obtenu le pouvoir à Setosgad. Profitant de sa position privilégiée près des Sordepic, Oeklos avait entamé des échanges mystérieux avec les hommes-sauriens. Ces contacts avaient d’une manière ou d’une autre fragilisé l’amitié que les Sorcami portaient à Omirelhen, à tel point que les hommes-sauriens n’avaient à présent plus d’ambassadeur permanent à Niûrelhin. L’allégeance du baron de Setosgad à la couronne de Fisimhen étant en outre plus que douteuse, et son influence dans le sud du royaume étant importante, il était un candidat logique pour une attaque de cette ampleur.

La réponse de Logat fut cependant une nouvelle claque pour Leotel :

« C’est possible Majesté, mais des rumeurs perturbantes parlent aussi d’une armée de Sorcami. »

Le roi regarda son général d’un air incrédule.

« Des Sorcami ? C’est impossible voyons. Jamais le Ûesakia n’aurait… »

Le roi s’interrompit. Au regard de Logat, il vit que ce dernier avait quelque chose à ajouter. Il lui fit donc signe de continuer.

« Majesté, Il semblerait aussi que les assaillants aient utilisé une arme inconnue mais extrêmement destructrice qui aurait littéralement pulvérisé les portes de la ville et mis le feu à plusieurs quartiers. Ces dernières informations ne sont que des rumeurs majesté, mais l’attaque de Fisimkin est bien réelle, et j’ai jugé prudent de vous en avertir au plus vite. »

Une nouvelle arme ? Que se passait-il donc ? Il s’agissait là de très mauvaises nouvelles. Un trop grande instabilité à Fisimhen pouvait remettre en cause les fragiles relations entre les différents royaumes de Sorcasard, détruisant l’harmonie relative qui régnait sur le continent depuis près d’un siècle. Il fallait agir vite.

– Vous avez bien fait de me prévenir, Logat. Je vais immédiatement faire convoquer le Conseil Restreint. Essayez de votre coté de réunir des informations plus précises, et retrouvez nous dans la salle du conseil à dix heures précises.

– A vos ordres, majesté.