Invasion (1)

Invasion (1)

La paix retrouvée seul un sursis sera
Car l’obscurité à nouveau son voile répandra
Aveuglante lumière semant destruction
Apportant au monde ténèbres et désolation.

Codex Oria, 935 E.D.

Chapitre I – Invasion

Les rues de Fisimkin étaient noires de monde. C’était toujours au moment où la chaude lumière du soleil faisait place à l’ombre anonyme du crépuscule que la ville semblait se réveiller. Ses nombreux tripots et cabarets attiraient une foule de personnes pas toujours très fréquentables et dont les activités nécessitaient une certaine obscurité.

C’est dans l’un de ces débits de boisson, pompeusement nommé « Le Dragon Royal », situé près de la porte Nord de la ville, qu’Aridel avait décidé de commencer sa soirée. L’endroit empestait la bière et les âcres relents de la transpiration et autres déjections humaines. Aridel ne pouvait cependant pas s’offrir mieux, n’ayant pas eu de travail décent depuis plusieurs mois. Il ne lui restait que quelques écus de bronze qu’il aurait logiquement dû garder pour se procurer de la nourriture. Néanmoins, c’était dans ce genre de tripot qu’il avait le plus de chances de trouver un employeur. Aridel était en effet devenu mercenaire par la force des choses, et en temps de paix, seuls les criminels avaient besoin de muscle. Il s’installa donc sur un banc à côté d’un homme à l’allure patibulaire et dont le visage avait clairement été marqué par la vérole. A la vue du nouvel arrivant, l’homme eut un rire narquois :

« Tiens Aridel. Encore là ? Tu cherches encore du boulot ?

– Bûcen, répondit simplement Aridel en guise de salut. Le mercenaire n’aimait pas traiter avec ce maquereau de bas étage, mais il n’avait pas vraiment le choix. Bûcen était l’un des derniers « commerçants » de Fisimkin qui employait encore des mercenaires pour protéger ses « filles ».

– J’ai rien pour toi en ce moment. Les affaires sont trop calmes. Tu devrais tenter ta chance dans le sud, ça r’crute à tour de bras a c’qui paraît. »

Cette dernière phrase éveilla l’attention d’Aridel, qui détourna ses yeux de la table pour regarder son interlocuteur.

« Dans le sud ? Tu racontes n’importe quoi, Bûcen. Les contreforts des Sordepic n’ont jamais été aussi calmes. Depuis que ce nouveau baron de Setosgad, Oeklos est arrivé, la région est en paix. »

A la mention du nom d’Oeklos, Bûcen cracha par terre. Puis il répondit de son fort accent.

« Moi, j’ai entendu dire que c’gars là était en train de s’créer une armée plus puissante que celle d’un roi. J’pensais que tous les gens comme toi s’y précipiteraient. Enfin bon, c’est pas mon problème. J’ai mes propres affaires à régler. »

Le maquereau vida sa bière d’un coup et se leva, posant un écu en guise de paiement.

« Bien l’bonsoir », dit il en guise de salut, laissant Aridel seul.

Le mercenaire ne l’avait pas laissé paraître, mais les nouvelles de Bûcen l’avaient fortement troublé. Le baron Oeklos était un personnage mystérieux qui inquiétait particulièrement Aridel. Les rumeurs racontaient qu’il venait des Sordepic, la chaîne de montagne se trouvant au sud de Fisimkin. Cette dernière marquait la frontière entre le royaume de Fisimhen et Sorcamien, le pays des hommes-sauriens. Les humains qui y vivaient étaient parmi les rares habitants du continent à avoir des contacts réguliers avec les Sorcami. La plupart étaient très étranges, vénérant les hommes-sauriens comme de quasi-dieux. Il était donc assez alarmant que l’un d’eux ait réussi à mettre la main basse sur la quasi-totalité de la région d’Akrokhol, au sud de Fisimhen. Aridel soupçonnait que le roi de Fisimhen en était conscient, mais trop faible pour s’y opposer avant qu’il ne soit trop tard. Cela se finirait probablement en une énième guerre civile à Fisimhen, un pays intrinsèquement instable et qui faisait souvent la fortune des mercenaires.

Aridel, vétéran de nombreux combats, n’accueillait jamais la perspective d’une guerre avec joie. Il en avait trop vu durant les huit années qu’il avait passé à Fisimhen. Il ne se passait pas une nuit sans que de violentes images tourmentent ses rêves, réminiscences des atrocités passées. A vingt-sept ans, Aridel se sentait déjà vieux et las, et peu de choses lui procuraient du bonheur. Il ne savait cependant faire correctement qu’une seule chose : se battre. Il savait donc qu’en cas de guerre, il finirait en première ligne. La seule décision qui lui appartiendrait serait de choisir pour qui il allait combattre. Serait-il capable de mettre de coté sa conscience et d’offrir son épée au baron Oeklos ? Aridel ne le souhaitait pas vraiment, mais souvent, dans sa vie, le pragmatisme avait eu raison sur son sens moral.

Ruminant ces sombres pensées, Aridel quitta Le Dragon Royal. Il n’avait rien consommé, sachant que l’alcool ne ferait qu’empirer son humeur maussade. De plus, une petite marche à travers la ville lui éclaircirait probablement les idées.
Aridel connaissait bien Fisimhen, et il ne lui fut pas difficile de trouver des rues presque désertes où il pouvait avancer sans encombre. L’air nocturne lui faisait du bien et il se sentait bien plus à l’aise que dans l’atmosphère putride des bars du nord de la ville. La marche sans but d’Aridel le mena jusqu’au mur d’enceinte Nord de la ville, à moins de trois cents toises de la porte nord. Aridel s’assit alors sur un banc de pierre et se prit à observer les étoiles.

La nuit était sans lune et les ces dernières étaient d’une extraordinaire clarté. Dans son enfance, Aridel avait appris à reconnaître les diverses constellations qui illuminait le ciel, et c’était une activité à laquelle il aimait se livrer. Il reconnut facilement la Couronne et la Lame et de là son regard se tourna vers la constellation du Ver, Gremulon, où il remarqua quelque chose d’anormal.

Un point très brillant y était apparu, une étoile qu’il ne connaissait pas. Aridel comprit tout de suite qu’il s’agissait d’un événement d’extraordinaire et se demanda si sa vue ne lui jouait pas des tours. Le point se faisait cependant de plus en plus brillant, et bientôt sa clarté se fit plus forte que celle de n’importe quel autre astre, illuminant la rue.

Aridel se leva. Il fallait qu’il prévienne quelqu’un. Cet événement devait signifier quelque chose et…
Un flash de lumière aveugla Aridel, suivi de près par un bruit assourdissant. Le jeune homme fut projeté à terre, le sol tremblant de manière incontrôlable sous ses pieds. Il resta un long moment sonné, respirant la poussière l’environnant.

***

Lorsqu’enfin Aridel reprit ses esprits, une cacophonie de cris et hurlements résonnait autour de lui, lui donnant l’impression que sa tête allait exploser. Il se releva péniblement, un goût métallique emplissant sa bouche. Autour de lui, de nombreuses personnes couraient, semblant fuir quelque chose. Le ciel avait une couleur orangée, et une odeur de brûlé vint emplir ses narines.

Fire-Day3-1900

Titubant, Aridel se mit à marcher en direction de la porte Nord de Fisimkin. Malgré son état, il avait eu la présence d’esprit de suivre le mouvement des fuyards. Il sentit alors qu’on l’empoignait. D’instinct, Aridel essaya d’atteindre son épée mais s’arrêta net en voyant que son assaillant » était une femme. Il reconnut l’une des serveuses de l’Auberge Dorée, un établissement où il avait quelquefois passé ses nuits lorsque son esprit était plus tranquille et sa bourse mieux remplie.

Aidez-moi ! implora-elle. Aidez-moi à partir d’ici, s’il vous plait. »

– Que… que se passe-t-il ? » parvint à articuler Aridel alors qu’ils avançaient péniblement au milieu d’une foule de plus en plus compacte.

– Je ne sais pas ! répondit la serveuse, visiblement affolée. Le feu est partout ! Il faut partir ! aidez-moi s’il vous plait. »

La jeune femme était totalement incohérente, et Aridel savait qu’il ne tirerait rien de plus d’elle. Il hésita un instant à la laisser sur place mais se ravisa.

– Suivez-moi, » dit-il d’un ton qui se voulait impérieux.

La jeune femme obtempéra sans mot dire et emboîta le pas à Aridel. Bientôt, ils arrivèrent la porte Nord, qui à la grande surprise du mercenaire, était complètement ouverte, ses lourds battants rabattus sur le mur. Aridel n’avait jamais vu un tel laxisme à Fisimkin, surtout de nuit. Il n’eut cependant pas le temps de s’attarder sur cette pensée car l’arrivée de tous les fuyards avait provoqué une gigantesque bousculade près de la porte. Ballotté dans tous les sens par des gens paniqués, Aridel fut séparé de la jeune fille qu’il avait pris en charge et poussé dans un mouvement irrésistible vers l’extérieur de la ville.

Une fois le seuil passé, la foule devint plus clairsemée. Aridel avança de quelques pas puis, pris de nausées, dut s’arrêter pour vomir. Une fois son estomac soulagé, cependant, ses pensées se firent un peu plus claires. Il réalisa qu’il se trouvait à présent dans la campagne entourant Fisimkin, sur la rive nord du Fisimrin, le fleuve qui traversait la ville. Autour de lui de nombreux réfugiés couraient sans but apparent, certains n’ayant pour tout vêtement que leurs chemises de nuit, d’autres hurlant de panique où appelant leurs proches. Nul n’avait l’air d’en savoir beaucoup plus que lui sur ce qui se passait vraiment dans la ville.

Le mercenaire décida alors qu’il valait de toute manière mieux s’éloigner tant qu’il n’aurait pas toutes les informations sur les événements de la nuit. Il se dirigea donc vers le nord, marchant sans se retourner. Il avança ainsi péniblement dans les champs entourant Fisimkin (il valait mieux éviter la grand-route) pendant près de trois heures, avant que la fatigue n’aie finalement raison de lui. Constatant que ses jambes ne le portaient plus, il se réfugia derrière un rocher et sombra une nouvelle fois dans l’inconscience. Au sud, la lueur orangée de l’incendie qui avait envahi Fisimkin brillait encore plus fort.