Imela (4)

Shari marchait avec circonspection, surveillant en permanence ses arrières. Même avec la capuche qui lui couvrait la tête, quelqu’un aurait pu la reconnaître dans la foule dense qui sillonnait la Grand-Rue du port de Spemar. La jeune femme tenait avant tout à éviter de croiser des patrouilles de gardes impériaux. C’était un comble pour un membre de la famille impériale de Sûsenbal de devoir se cacher de ses propres sujets, mais si un garde soupçonnait sa présence, c’en était fini d’elle et de tous ses projets.

Continuant à avancer, elle serrait contre sa poitrine les herbes médicinales qu’elle venait d’acheter. L’apothicaire lui avait juré qu’une infusion de ces plantes calmerait les accès de fièvre de Takhini, mais Shari en doutait. C’était la troisième décoction qu’elle essayait, et l’état du vieil homme ne s’améliorait pas.

Shari tourna dans une étroite venelle et s’arrêta devant une porte où elle frappa suivant un code convenu. Le jeune homme qui lui ouvrit avait le teint clair des Dûeni.

– Merci Orin, dit la jeune femme. Comment va-t’il ?

– Toujours pareil, maîtresse, répondit le serviteur. Il ne veut pas prendre son thé. Et il vous réclame.

Orin était l’un des nombreux réfugiés qui avaient fui le climat désormais hostile de l’empire de Dûen pour réjoindre Sorûen et Sûsenbal, bravant les interdictions d’Oeklos et de son Nouvel Empire. Peu de ces malheureux avaient survécu à leur voyage migratoire, terrassés par la faim, la soif, et l’hostilité de leurs pays d’accueil, pour la plupart soumis à Oeklos. Shari avait même entendu des rumeurs racontant que certains réfugiés avient été abattus à vue par les autorités portuaires de Spemar. Lorsqu’elle avait découvert Orin, caché dans la cale d’un bateau, elle l’avait immédiatement pris sous son aile. Il lui rappelait un peu Djashim, je jeune garçon qui l’avait aidé à Niûsanif, une éternité auparavant…

Orin était à présent une partie essentielle du réseau de résistance de Shari, ou du moins ce qu’il en restait. Le nombre de ses amis ne faisait que se réduire de jour en jour. Traquée par les sbires de l’imposteur qu’Oeklos avait placé sur le trône à la place du père de Shari, la résistance Sûsenbi était au plus mal.

Shari soupira. Les gardes impériaux étaient loin d’être la seule cause de mortalité parmi ses partisans. La maladie en avait emporté un certain nombre. Depuis que le nord du monde vivait l’Hiver sans Fin, de nouveaux fléaux étaient venus frapper les hommes, au nord comme au sud. Et Takhini semblait en être la dernière victime en date, un sujet d’extrême inquiétude pour la jeune femme. Le vieil homme avait commencé à avoir de la fièvre alors qu’ils voyageaient entre Brûkin et Spemar, et elle ne l’avait pas quitté depuis.

Elle ouvrit la porte de sa chambre et recula presque devant la pâleur du visage de Takhini.

– Il faut vous soigner, général, dit-elle d’un ton à la fois doux et ferme. Les thés sont fait pour vous aider. L’herboriste m’a donné une décoction qui…

– Vous vous souciez trop de moi, excellence, coupa Takhni de sa voix rauque. Et vous perdez du temps… Il toussa. Vous savez aussi bien que moi que vous ne devez pas rester ici. Je vous retarde, et ce n’est pas tolérable. Le vieil homme se remit à tousser longuement avant de reprendre. Nous avions un plan et un horaire à respecter. Notre passage à bord du Chiltôli est payé et il part demain. Vous devez être à bord comme prévu. Orin s’occupera de moi.

– Je ne peux pas vous laisser dans cet état, Takhini, protesta Shari.

– Vous devez ! Il toussa de nouveau. La survie de notre mouvement en dépend. Si nous ne trouvons pas d’aide parmi les résistants en Erûsard, nous sommes condamnés. Vous devez vous montrer courageuse encore une fois ou nous sommes perdus.

Shari se tut. En son for intérieur elle savait que Takhini avait raison, mais cela lui déchirait le cœur de le laisser alors qu’il était si mal en point. Et la pensée qui la torturait était que si elle partait, il y avait une chance qu’il ne soit plus là à son retour. C’était une idée insupportable. Shari ne voulait pas vivre ce qu’avait connu Aridel, son ancien compagnon de voyage, lorsqu’il avait appris la mort de son père. Elle avait vu trop de morts ces dernières années, et ajouter Takhini à la liste était plus qu’elle n’en pouvait.

Pourtant d’autres comptaient sur elle pour leur survie, et si elle restait à Spemar, c’étaient eux qui en pâtiraient. C’était un dilemme effroyable, et il ne restait plus à Shari qu’à faire un calcul morbide. La vie d’un seul, fût-il Takhini, était moindre que celle de plusieurs. Le choix, aussi difficile soit-il, était donc tout tracé.

Shari se tourna vers Takhini.

– Très bien Takhini, je ferai selon votre bon vouloir. Mais vous devez me promettre de vous soigner pendant mon absence. Et vous allez commencer par boire ce thé !

Le vieil homme eût une moue de dégoût mais obtempéra sous le regard attentif de son médecin improvisé.

***

Le Chiltôli était une véritable coquille de noix, tenant plus de la barque à voile que d’un véritable navire marchand. Shari ne pouvait cependant pas se permettre de faire la fine bouche. En ces temps où beaucoup de navires entrant ou sortant de Sûsenbal étaient fouillés afin d’en éliminer les éventuels réfugiés, il était rare de trouver un capitaine pas trop regardant sur l’identité de ses passagers.

Même si Lasham, le maître du Chiltôli avait la mine patibulaire d’un contrebandier peu digne de confiance, c’était le seul marin qui avait accepté d’embarquer Shari sans poser de questions. La jeune femme devait d’ailleurs avouer qu’il dirigeait son navire de main de maître. Il avait attendu le pâle lever du soleil avant de partir, et il faisait à présent louvoyer son navire entre la myriade de bateaux de toute taille qui encombraient la rade de Spemar.

Il eut tôt fait d’atteindre les gigantesques statues en forme de dragon qui marquaient l’entrée du port. Shari eut un soupir de soulagement en voyant ces œuvres imposantes. Personne ne les avait contrôlés.

Cette pensée positive fut cependant vite supplantée par les inquiétudes latentes de la jeune femme. Et elle ne put s’empêcher d’avoir un pincement au cœur en pensant à Takhini. Trop tard pour faire quoi que ce soit, cependant. Elle venait officiellement de quitter l’île de Sûsenbal. Encore une fois la princesse Shas’ri’a, fille de l’ancien empereur des îles orientales, allait devoir jouer le rôle d’ambassadrice.

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