Imela (3)

Djashim rabattit le col de son manteau sur son cou. L’air extérieur était chargé d’une humidité glaciale qui le faisait frissonner. Le sol couvert de neige crissait sous ses pieds, et il sentait le froid à travers ses bottes. Autour de lui résonnait le bruit de pioches frappant des pierres gelées. Les ouvriers étaient encore au travail, malgré l’heure tardive. Pas de repos quand on construisait pour Oeklos. Djashim avait déjà vu certains de ces hommes se tuer littéralement à la tâche, espérant ainsi apporter une maigre subsistance à leur famille. Le jeune homme refoula ces pensées et se mit à regarder le ciel. Comme toujours, il était plus noir que du charbon. Cela faisait quatre ans que le soleil ne s’était pas levé sur l’île de Lanerbal, et l’obscurité lui était à présent aussi familière que le vent froid qui soufflait en permanence.

Il fallait être fou pour habiter sur cette île maudite où se trouvait L1, le volcan qui était à la source de l’Hiver Sans Fin. C’était pourtant ce qu’avait décidé Oeklos. Entre tous les endroits où il aurait pu installer son palais, ou plutôt sa forteresse, l’ « Empereur » avait décidé de réinvestir les ruines de Dafakin, la cité de ses ennemis jurés, les mages. Dans son ego démesuré, il l’avait même rebaptisée Oeklhin, comme pour bien montrer que tout ici lui appartenait désormais.

Oeklos… Rien que ce nom suffisait à éveiller en Djashim un sentiment de haine immense. Le jeune homme avait cependant appris au fil des années à le refouler. Son heure viendrait, mais ce n’était pas le moment, pas encore. Pendant trois ans, lui et Lanea avaient peaufiné leur plan, et il porterait bientôt ses fruits. Mais pour l’heure il fallait rester patient.

Djashim s’arrêta. Il était arrivé devant les tours de guet marquant l’entrée de la forteresse. Il se dirigea vers la tour la plus proche de lui ou l’attendait le garde de faction. Ce dernier, un homme d’au moins vingt ans son aîné, le salua en plaçant son poing droit sur son cœur.

– Capitaine, dit le fantassin.

– Soldat, répondit Djashim, respectant le protocole pour s’adresser à un de ses subordonnés. Rien à signaler ?

– Le calme plat, comme à l’habitude, capitaine. Mais vous avez reçu un message. Ca vient de la Tour, à ce que j’ai vu.

Un message ? Voilà qui piqua immédiatement la curiosité de Djashim. C’était surprenant. La Tour ne lui adressait jamais directement de message, d’habitude. Les ordres étaient normalement transmis par le Lieutenant-Général Lanasar, son supérieur direct. Le jeune garçon ressentit une pointe d’inquiétude. Auraient-ils … Il verrait bien.

– Je vous remercie, soldat, se contenta-t’il de dire sobrement au garde.

Djashim passa alors le seuil de la tour de guet que l’homme lui avait ouverte. Une douce sensation de chaleur vint lui frapper le visage. Il était à l’intérieur de ce qu’il convenait d’appeler son foyer. Du moins cela l’était-il depuis les cinq mois précédents. Même si la pierre noire de la tour de guet la rendait peu avenante vue de l’extérieure, l’intérieur était relativement confortable.

Alors que la glace accumulée sur ses bottes fondait doucement sur le sol en pierre, Djashim s’empara du message qui l’attendait sur une table. Il était cacheté du sceau d’Oeklos lui-même, ce qui intrigua encore plus le jeune capitaine. S’emparant de son couteau il déchira l’enveloppe et lut :


Autorité Générale du Nouvel Empire

A l’attention du capitaine Djashim Idjishîn, commandant de la Garde Extérieure.

Par ordre impérial, le capitaine Djashim Idjishîn est convoqué sans délai pour une audience dans la salle du trône.

Il est attendu à l’entrée de la Tour Oeklos dès réception de ce message.

Capitaine Général Ceridel Friwinsûn

Commandant en chef de la Garde Impériale

Une audience dans la salle du trône ? Voilà qui était plus qu’inattendu ! Cela signifiait que l’Empereur Oeklos en personne souhaitait voir Djashim. Se pouvait-il qu’il ait découvert… Djashim se secoua la tête. Inutile de tergiverser, il n’avait pas vraiment le choix de l’action. Il resserra les boutons de son manteau et ressortit. Après avoir salué rapidement le garde, il se mit en chemin.

Devant lui se dressait la muraille qui ceignait la Tour d’Oeklos, haute de plus de trente toises (60 mètres). C’était un mur de couleur noire, impressionnant à la fois par sa laideur et ses proportions. Il était vraiment à l’image de ce Nouvel Empire que tentait de créer Oeklos, et se fondait parfaitement dans les ténèbres du ciel. Arrivé au portail principal de l’enceinte, il présenta sa convocation au garde de faction qui lui ouvrit la grille. Djashim avança alors dans la cour intérieur couverte de neige pour arriver au pied de la Tour d’Oeklos.

Cette dernière était encore plus haute que le mur d’enceinte. Djashim ne connaissait pas sa taille exacte, mais il l’estimait à près de 100 toises (200 mètres). C’était un bâtiment qui dominait tout le paysage environnant. Avant la destruction de Dafakin, la capitale du royaume des mages, cette tour avait été un centre de recherche de l’ordre des Dalfblûnen, les maîtres de la matière. Elle avait survécu par miracle au cataclysme qui avait ravagé l’île de Lanerbal, et Oeklos avait décidé d’en faire son quartier-général.

Le jeune homme n’avait jamais pénétré dans la tour elle-même. Elle était en effet surveillée par la Garde Rapprochée, l’unité d’élite chargée de la protection de l’empereur, et seuls les plus proches collaborateurs de ce dernier avaient le droit d’y entrer. Son audience était donc d’autant plus surprenante qu’il n’appartenait à aucune de ces deux catégories.

Il montra de nouveau sa convocation au garde se trouvant à l’entrée de la tour. Ce dernier portait au dessus de son uniforme noir le plastron argenté marquant son appartenance à la Garde Rapprochée. Il appela son supérieur, un sergent qui fit signe à Djashim de le suivre à l’intérieur.

Ce guide improvisé mena le jeune homme à travers un dédale de couloirs et d’escaliers qui menaient au sommet de la tour. Là, les deux hommes s’arrêtèrent devant une énorme porte à deux battants.

– L’empereur va vous recevoir dans une minute, annonça le sergent.

Share Button