Histoire (5)

Djashim observait les plats que les servantes déposaient devant lui avec un sentiment contradictoire de dégoût et d’envie. Comment était-il possible que le comte de Samar puisse organiser un tel festin dans une ville où tout manquait ? Cela en devenait obscène : au delà des murs du palais, la population mourrait de faim, mais leurs dirigeants continuaient à festoyer comme si de rien n’était. Oeklos lui-même n’aurait jamais osé se livrer à une telle provocation.

Force était cependant de constater que les victuailles étalées sur la table avaient l’air très appétissantes. La pièce de viande dont les effluves venaient chatouiller le nez de Djashim ouvrait l’appétit du jeune général, habitué aux frugales rations de la légion.

Le comte, un homme si gros qu’il arrivait à peine à marcher sans aide, n’avait d’ailleurs pas attendu, et mangeait déjà goulûment, sans prêter attention à ses hôtes. La sauce du morceau de viande qu’il venait d’avaler coulait sur ses joues et ses vêtements, renforçant le dégout qu’éprouvait Djashim pour cet homme. Si le jeune général n’avait pas eu aussi faim, ce comportement immonde lui aurait coupé l’appétit.

Il ne put cependant pas résister bien longtemps à la tentation de goûter les plats. S’emparant d’un morceau de bœuf et de pommes dorées au four, il commença à manger. Le goût était sublime. Cela faisait une éternité que Djashim n’avait avalé quelque chose d’aussi bon. L’Hiver Sans Fin avait été la ruine de bien des récoltes et la plupart du bétail des régions du Nord avait disparu. Manger de la viande bovine était donc un luxe que peu pouvaient se permettre, et Djashim n’en avait pas gouté depuis plusieurs années.

– Alors, général, demanda soudain le comte, la bouche pleine. Que pensez-vous de cette petite collation ? Je ne vous ai pas menti en vous disant que les meilleurs cuisiniers de Sorûen travaillent pour moi, ne pensez-vous pas ?

– C’est très bon, messire, répondit Djashim diplomatiquement. Je ne peux cependant m’empêcher au prix que ce repas a dû coûter. J’ignorais que le comté de Samar était si riche.

Le comte se mit à rire grassement.

– Ne vous inquiétez pas, général. Ce repas ne coutera rien à l’empereur. Il nous est, en quelque sorte, offert par les criminels de la ville. Tous ces mets proviennent de marchandises saisies à bord des navires de contrebandiers qui essaient d’importer illégalement de la nourriture. Profitez-en donc sans remord, aucun denier impérial n’a été versé pour ces petites délicatesses.

Djashim dut se retenir pour ne pas s’étouffer d’indignation. C’était bien pire que ce qu’il avait imaginé. Le marché noir et le contrebande étaient souvent le seul moyen qu’avaient les plus pauvres de survivre, et ils se le faisaient enlever par leur dirigeant. Le jeune homme se devait cependant de maintenir les apparences. Il n’était pas là pour sauver la population de Samar. Il avait une tâche à accomplir, s’il voulait pouvoir continuer sa mission. Quelque soit son désir d’anéantir l’être porcin qui se tenait devant lui, il fallait faire preuve de retenue.

– Je tiens à ce que vous sachiez, général, reprit le comte, que je suis entièrement à votre disposition, ainsi que tous mes serviteurs.

Il frappa dans ses mains, et une jeune femme apparut instantanément. Elle était très belle, sa longue chevelure noire encadrant un visage aux traits finement dessinés et dominés par des yeux azur qui contrastaient avec son teint doré. Elle portait une robe de soie rouge très fine, dont la fabrique presque transparente laissait deviner toutes les formes.

A une extrémité de la salle de banquet, le groupe de musique qui attendait silencieusement jusqu’alors se mit à jouer. Il s’agissait d’un air envoûtant, à la fois entrainant et passionné. La jeune fille s’approcha alors de Djashim, et se mit à danser à moins d’une demi-toise du jeune général. Ce dernier sentit ses joues rougir, et son regard était fixé sur la danseuse. Il était transcendé par sa beauté hors du commun, en oubliant presque ce qui se passait autour de lui. Au bout d’un moment, la musique s’arrêta, et le comte se mit à rire.

– Je savais que vous apprécieriez ma petite Ayrîa, général. C’est la plus habile et la plus belle de mes « danseuses ». Il appuya sur le mot pour bien faire entendre le double-sens à son interlocuteur. Et pour vous montrer ma dévotion à l’empereur et à sa sa cause, je peux vous la prêter pour la nuit, si vous le désirez. Je suis certain qu’un homme si jeune devant faire face face aux responsabilités qui sont les vôtres doit avoir de nombreux appétits. Il sourit d’un air entendu.

Djashim, dégouté, avait envie de refuser. S’il y avait bien une chose qu’il ne pouvait tolérer, c’était l’esclavage. Il avait été éduqué par des prostituées dont le métier était de satisfaire les désirs d’hommes encore plus horribles que le comte, et savait à quel point cela pouvait se révéler difficile. Il croisa alors le regard d’Ayrîa, et y lut une expression de tristesse, mais aussi de détermination résignée. Qui savait ce que le comte lui ferait si son hôte refusait de la prendre avec lui ? Serait-elle battue ? Ou pire encore ? Touché par le sort de cette femme magnifique, il décida d’accepter l’offre du comte, avec la ferme intention de ne pas profiter de la situation, quel que soit son propre désir.

– Ce sera avec plaisir, sire comte, finit-il par dire presque malgré lui.

– Ah ! Je suis heureux de constater que vous aussi, vous appréciez les bonnes choses, général, ricana le comte. Ayrîa, tâche de divertir correctement notre hôte.

Le jeune femme, obéissante, vint s’asseoir auprès de Djashim. Sa présence était une distraction bienvenue, loin de l’horreur que lui inspirait le seigneur de Samar.

***

Le repas était à présent terminé, et Djashim, accompagné d’Ayrîa, se dirigeait vers la chambre qui lui avait été assignée. Il avait un peu trop mangé, et surtout trop bu, et son esprit était embrumé. La tête lui tournait, et il avait du mal à rassembler ses pensées. La présence d’Ayrîa ne faisait d’ailleurs rien pour arranger les choses. Il se sentait complètement perdu, loin de tout.

Le jeune général pénétra dans la chambre, où l’attendait le lit le plus grand qu’il ait jamais vu. Même lors de son séjour à Dafakin, quatre ans auparavant il n’avait connu un tel luxe. Il ferma la porte et se tourna vers Ayrîa. La jeune femme avait déjà commencé à se déshabiller.

Rassemblant toute sa volonté, Djashim l’arrêta d’un geste peu assuré de la main.

– Ce ne sera pas la peine, dit-il, la voix un peu pâteuse. Je ne suis pas homme à profiter de vous. J’ai connu la pauvreté et la misère, et je ne veux pas abuser de cette situation.

La jeune femme parut presque déçue.

– Je vous en prie, seigneur, implora-t’elle. Le comte me punira si je ne vous apporte pas le plaisir.

– Le comte n’en saura rien. Prenez donc le lit pour dormir, j’ai l’habitude du sol et…

Djashim dut s’interrompre. Ayrîa s’était jetée sur lui, le plaquant contre le mur, et lui tenait à présent un couteau sous la gorge.

– Dommage, général, dit-elle d’un ton méprisant. Nous aurions peut-être pu nous amuser, avant de parler affaires…

Djashim, surpris, essaya de se dégager, mais il n’était pas au sommet de sa forme et malgré son apparence frêle, la jeune femme avait de la force.

A présent, reprit-elle, vous allez tout me dire sur la disposition des légions autour de Samar. La résistance vous remerciera !

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