Histoire (4)


Imela avance sans aucune crainte, en équilibre sur une corde tendue entre deux mâts. Quelque chose l’appelle, la pousse à avancer. Devant elle, le soleil, touchant presque l’horizon, étincelle d’un éclat rougeoyant. Est-ce là sa destination ? Est-il de toucher de la main cette aveuglante lumière ?

Tout d’un coup, un voile noir. Imela flotte à présent dans une obscurité constellée d’étoiles à l’éclat intense. Plus de mât, plus de bateau, juste des points, rouges, oranges, jaunes, blancs, bleus. Autour d’Imela, le vide, à la fois effrayant et prometteur. Une douce mélodie remplace le souffle du vent. Elle est accompagnée d’un chant dans une langue inconnue, aux sonorités agréables. Quel être surnaturel peut avoir une si belle voix ? Les mots commencent soudainement à prendre du sens, et résonnent dans la tête d’Imela.

« L’univers est une symphonie dont la frontière est définie par la partition cosmique. »

Devant Imela, une sphère apparaît. Elle est gigantesque, marbrée de bleu, vert et blanc. Imela réalise alors ce qu’elle voit. C’est le monde, s’étendant de toute sa splendeur en face d’elle.

Quelque chose change. Le haut de la sphère se recouvre de blanc. Les nuages ont tout envahi. Est-ce là la vision de l’Hiver Sans Fin ?

Un homme apparaît. Son visage est caché, mais il porte une longue robe blanche. Dans sa main se trouve une petite sphère lisse. Il la tend à Imela.

« Voici la clé, l’espoir du monde. Les rêveurs vous aideront. »

Imela tente de s’emparer de la sphère, mais l’homme s’éloigne soudainement. Elle court, mais il est déjà hors de portée. Soudain, elle cesse de flotter. Le monde couvert de nuages l’attire, la fait tomber. C’est la fin.

Imela ouvrit les yeux. Son front était trempé de sueur. Encore un cauchemar… Ou une vision ? La jeune femme resta un moment perdue entre les limbes du sommeil, avant de se réveiller totalement, son cœur battant la chamade. Elle sentit un mouvement à coté d’elle. Aridel était lui aussi en proie à un cauchemar. Les rêves de l’amant d’Imela avaient l’air tout aussi terribles, voire plus que ceux de la jeune femme.

Elle ne supportait plus ces visions. C’était comme si quelqu’un ou quelque chose envahissait son esprit durant son sommeil, lui imposant des images venues de l’extérieur. Elle préférait presque ses réminiscences de la bataille de Dacimar à ces songes étrangers. C’en était arrivé à un point telle qu’elle craignait parfois le sommeil. Elle s’assit sur le bord de son lit. Les paroles d’Itheros résonnaient dans sa tête, comme un écho aux instructions brumeuses de sa vision. « Les clés des portes du savoir », avait-il dit. Il fallait absolument qu’elle obtienne cette Pierre du Rêve dont parlait la tablette. Tout la poussait à continuer cette quête : ses songes, Itheros, Omacer… C’était la lueur d’espoir que tous attendaient depuis longtemps. Mais pourquoi était-ce à elle de la trouver ? Avait-elle été choisie, d’une manière ou d’une autre ?

Ce train de pensées donnait le vertige à Imela. Elle préféra se concentrer sur un problème plus immédiat. Qu’allait dire son équipage lorsqu’elle allait leur annoncer ce qu’elle comptait faire ? Repasser la limite du Souffle d’Erû pour se diriger vers les Royaumes des Nains, les plus septentrionales des terres d’Erûsarden ? C’était là que l’Hiver sans Fin était le plus terrible. Les températures au Nord de Sorcasard étaient si basses que peu pouvaient y survivre plus de quelques jours. Même les troupes impériales, ou à tout le moins la majorité d’entre elles, avaient dû se déplacer à des latitudes plus clémentes lorsque les nuages étaient arrivés.

Et c’était sans parler, bien sûr, des nains du Ginûfas, qui vivaient sous les Losapic. Ils constituaient un des rares peuple qu’Oeklos n’avait pas réussi à soumettre, non sans raison. Les rumeurs qu’avait entendu Imela étaient loin d’être rassurantes. Il ne s’agissait peut-être que de racontars d’ivrognes, mais certaines sonnaient vrai. Peu d’humains avaient visité les grottes des Losapic, même avant l’arrivée de l’Hiver Sans Fin. Et les histoires qu’ils racontaient étaient le plus souvent incroyables, notamment celles qui évoquaient de gigantesques cités sous la montagne.

C’était pourtant la destination d’Imela, et elle allait y entraîner ses hommes. Ils la suivraient, bien sûr. La plupart avaient une confiance presque aveugle en leur capitaine. Elle les avait si souvent tiré de situation désespérées qu’ils étaient prêts à risquer leur vie pour elle. Cela ne faisait bien sûr que rendre la chose plus difficile pour Imela. Ne les envoyait-elle pas à leur mort ? Le remord la rongeait. Mais elle savait qu’elle n’avait pas le choix. Elle était intimement convaincue que l’avenir du monde se jouait dans ce qu’ils allaient découvrir dans les Losapic.

Aridel se mit à grogner.

– Non Sûnir ! Non ! Je ne peux pas… peux plus… arrête, arrête.

Imela décida de le réveiller. Quoiqu’il soit en train de rêver, c’était loin d’être agréable. Elle commença par lui toucher l’épaule, mais il ne broncha pas, continuant à gémir. Décidant de passer à la méthode forte, elle finit par lui donner un coup de coude.

Aridel se leva en sursaut, cherchant instinctivement son épée.

– Du calme, lui dit Imela. Tu étais en plein cauchemar.

– Oh ! Pardon Imela, finit-il par dire. Je t’ai réveillée ?

– Pas vraiment, répondit la capitaine du Fléau des Mers. Je ne dors pas très bien non plus en ce moment. Mais mes cauchemars semblent presque supportables comparés aux tiens.

Aridel semblait gêné.

– C’est… c’est mon passé qui finit par me rattraper je crois. Revoir Itheros a remué en moi de vieux souvenirs que j’aurais préféré laisser de coté.

– Hmmm, fit Imela. Ne serait-ce pas plutôt ta conscience qui te joue des tours ? As-tu réellement accepté ta décision de laisser le royaume qui te revient de droit…

Aridel fronça les sourcils, blessé.

– Tu ne vas pas recommencer ! On en a déjà discuté et je t’ai donné les raisons de mes actes. Est-ce que ça ne te suffit pas que je te suive sans rien dire ?

Imela, vexée à son tour, allait répliquer de manière cinglante, mais elle se ravisa. Peut-être valait-il mieux éviter de chercher le conflit. Elle avait besoin de tout le soutien qu’elle pouvait trouver.

– Tu as peut-être raison, dit-elle. Ce n’est pas à moi de te juger. Je m’apprête à risquer toutes vos vies pour ce qui pourrait bien n’être qu’une fable, ou pire encore, une invention d’Oeklos…

Aridel se radoucit.

– Tu es donc toujours décidée à rejoindre les Losapic ?

– Oui. Je vais l’annoncer à l’ensemble de l’équipage demain.

– Demis risque de mal le prendre.

– Oui, mais je sais aussi qu’il me suivra si je le lui ordonne. Il ne m’a jamais failli depuis Dacimar.

Aridel, semblant réaliser quelque chose, lui prit alors la main.

– J’oublie toujours que tu as vécu les mêmes horreurs que moi, dit-il tendrement.

– Oui… Le monde était déjà cruel, bien avant l’Hiver Sans Fin. Elle arrêta ce train de pensée, ne voulant pas se replonger dans les plus douloureux de ses souvenirs. Peut-être que si nous arrivons à sortir de l’ombre qui nous a recouverte, nous pourrons devenir meilleurs.

– Peut-être, répéta Aridel avant de l’embrasser. Imela, réagissant à un instinct primaire, l’attira alors vers elle et se laissa enlacer. Voilà qui allait lui faire oublier ses cauchemars.

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