Histoire (3)

Taric était accoudé au comptoir, un verre à la main. L’ex-mage observait les clients de la taverne où il avait temporairement élu résidence. C’était la deuxième fois qu’il venait à Samar, et la ville avait bien changé depuis sa première visite. Il se remémora avec nostalgie son séjour précédent, bien avant l’Hiver sans Fin. A cette époque, avide d’aventure, Taric avait entrepris un voyage d’étude de la flore et de la faune d’Erûsard, et avait passé de nombreux mois en Sorûen. Tout paraissait tellement plus simple à cette époque. Samar était alors un passage obligé pour tout voyageur qui souhaitait se rendre dans le désert qui recouvrait le centre du continent d’Erûsard. C’était le comptoir commercial où les peuples du désert commerçaient avec l’extérieur, échangeant leurs créations artistiques contre l’eau, si précieuse pour eux. La cité était donc pleine de vie mais n’avait à l’époque que peu d’habitants permanents. Taric en avait gardé un très bon souvenir.

L’Hiver sans Fin avait tout bouleversé. Samar, se trouvant dans l’hémisphère sud, avait pourtant été épargnée par les conséquences les plus terribles de l’éruption de L1. Paradoxalement, sa position géographique, à la frontière entre le désert et l’océan, avait fait de la ville une destination idéale pour beaucoup de réfugiés. Une multitude de Dûeni et de Setini avaient décidé de migrer vers le sud, fuyant l’arrivée des glaces septentrionales. Poussés par la faim et le froid, ils étaient arrivés par familles entières à bord de navires pleins à craquer. La plupart de ces misérables, cherchant le salut, ne trouvaient que la misère et la servitude à Samar. La ville n’avait qu’une capacité nourricière limitée, et elle peinait à accommoder cette nouvelle population. Pour survivre, les réfugiés étaient donc souvent contraints à l’esclavage, échangeant leur liberté pour quelques bouchées de pain. Et c’était sans parler de ceux qui mourraient de faim dans les rues de l’antique cité, leurs cadavres servant d’engrais à la terre sèche.

Et dans toute cette horreur, il y avait bien sûr des êtres dénués de scrupules qui savaient comment profiter du malheur des autres. Les plus débrouillards se livraient à la contrebande ou au marché noir. Il existait une nombre impressionnant d’activités plus ou moins illégales qui pouvaient maintenant être pratiquées à Samar. La plupart des criminels s’étaient rassemblés dans les quartiers nord de la ville, et c’était là que Taric avait décidé de commencer ses investigations.

L’ex-mage toussa et reposa son verre. Quelques gouttes de sang étaient tombées dans l’alcool trouble. La potion que Lanea avait concocté ralentissait l’effet du poison qui coulait dans ses veines, mais sa vie était toujours en sursis. Il avait une mission à accomplir et le temps lui était compté. Il fallait absolument qu’il obtienne des informations précises sur la résistance Sorûeni. Sans leur aide, il lui serait tout bonnement impossible de contacter Djashim, et de transmettre les rapports du jeune général à Lanea.

Les clients du bar avaient pour la plupart un aspect peu engageant. Les hommes avaient pour la plupart le visage couvert de cicatrices. Une grande partie avaient la peau sombre des Sorûeni, mais les Dûeni au teint clair n’étaient pas en reste. Les femmes qui les accompagnaient ressemblaient pour la plupart à des esclaves ou des professionnelles qu’ils avaient engagées pour la soirée. Un Sorûeni à la barbe drue vint soudainement s’asseoir à coté de Taric.

– Perdu, étranger ? demanda-il sans préambule. T’es venu découvrir les merveilles de Samar ?

Taric se plaça instantanément sur la défensive. Il répondit en Sorûeni.

– Je connais déjà la ville, l’ami. J’essaie juste de me remémorer les meilleurs endroits.

– Ah… L’inconnu but une gorgée de bière. T’es peut être déjà venu, mais on voit bien que t’es pas né ici. Je sais pas d’où t’es, mais t’as une tête de nordiste. Dûeni ?

Taric durcit son regard. Était-ce un marchand d’esclave en quête de chair fraîche ?

– Pas vraiment, non, répondit-il. Je viens de « ça te regarde pas ». Tu connais ?

L’homme eut un sourire de prédateur, exhibant des dents jaunes.

– Ah… Prends pas la mouche, mon ami. Je cherche pas à te détrousser. J’m’appelle Shimith, et j’ai une proposition à te faire.

Taric se méfiait de l’individu, mais sa curiosité eut le dessus.

– Dis toujours.

– Tu m’as l’air d’un homme intelligent. Si tu veux gagner quelques écus rapides, j’te conseille de te rendre au bazar nord dans deux heures.

Sans ajouter un mot, Shimith laissa une pièce sur le comptoir et s’en alla aussi rapidement qu’il était venu. Taric était intrigué. L’invitation avait tout l’air d’un piège, mais peut-être était-ce également un moyen d’obtenir des informations. L’ex-mage ne réfléchit pas longtemps. Il avait désespérément besoin de s’insérer dans le tissu de la ville s’il voulait découvrir où se trouvait la résistance. Il irait. Sa vie était en sursis, de toute manière.

***

Le bazar nord n’était pas loin du bar, et après avoir attendu un petit moment, Taric s’y rendit directement. A cette heure de la nuit, l’endroit aurait théoriquement dû être désert. Seules les patrouilles impériales étaient autorisées passée une certaine heure, mais le couvre-feu était loin d’être scrupuleusement respecté. Un certain nombre d’hommes et de femmes avançaient dans la même direction que Taric. L’ex-mage gardait les yeux grand ouverts. Il n’était pas à l’abri d’une embuscade, et il fallait qu’il soit prêt à affronter d’éventuels agresseurs. Il regardait de toute part, s’attendant à tout moment à une attaque. Au lieu de cela, il vit une jeune femme s’approcher de lui.

– Par ici, dit-elle en désignant une maison située près de la place centrale du bazar.

Taric, toujours curieux, la suivit sans un mot. La jeune femme le conduisit à l’intérieur de la maison. Il y faisait sombre, et il n’y avait aucun mobilier. Un escalier conduisait au sous sol, et la guide de Taric s’y engagea sans hésiter. L’ex-mage la suivit. Il n’avait pas fait tout ce chemin pour s’arrêter là. En bas de l’escalier se trouvait une entrée protégée par un rideau. La jeune femme le tira et fit signe à Taric d’entrer.

– Profitez bien du spectacle, dit-elle simplement.

Taric franchit le seuil et écarquilla les yeux de surprise.

Il se trouvait en haut d’une rangée de gradins donnant sur une arène souterraine. La pièce était immense, et il y avait plusieurs de centaines de personnes assises là, discutant et riant dans un brouhaha assourdissant. Où donc était-il arrivé ?

– Ah ! Mon ami ! Bienvenue, bienvenue s’exclama alors une vois à coté de Taric. C’était Shimith, bien sûr. Je suis bien content que tu sois venu. J’étais sûr que t’étais homme à aimer jouer. L’Empire a essayé de nous faire fermer, mais on est encore là, comme tu vois. Oeklos n’est pas encore le maître de tout, ici. Assieds toi, les combats vont bientôt commencer. J’te conseille d’en regarder un ou deux avant de parier.

Taric, masquant son dégout, obtempéra. Mieux valait éviter de vexer son « hôte ». Il aurait dû deviner avant ce qui l’attendait. Il connaissait bien sûr la tradition des arènes Sorûeni, ou des gladiateurs se livraient à des combats qui allaient parfois jusqu’à la mort. C’était une pratique que le mage en lui trouvait absolument barbare. Il comprenait cependant la fascination qu’elle pouvait exercer sur les hommes n’ayant pas reçu la connaissance des Anciens. Le fait qu’Oeklos ait interdit ces combats était plutôt à mettre au crédit de l’empire, mais ça n’avait apparemment pas été très efficace. Le Sorûeni étaient bien trop friands de ces spectacles et des paris qu’ils y faisaient pour les abandonner.

Un homme pénétra au centre de l’arène et le silence se fit.

– Hommes et femmes de Samar, déclama-t’il. Pour notre premier combat de la soirée, nous avons une affiche exceptionnelle ! Notre premier combattant est Aümishan, dont le palmarès n’est plus à présenter !

La foule applaudit, et sous les vivats un homme entra et vient se placer à coté de l’arbitre. Il était très grand, dépassant d’une tête l’annonceur, et son corps musclé ne laissait aucun doute quant à sa force. L’arbitre leva de nouveau les mains et le silence revint.

– Pour lui faire face, nous avons un concurrent tout droit venu des plaines du désert. Il n’a jamais oublié la cause des hommes de Sorûen, et il a choisi aujourd’hui de montrer sa dévotion et son courage dans l’arène. Je vous présente Chînir, seigneur du clan des Saüsham.

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