Histoire (2)

La cabine d’Imela, improvisée en salle de réunion, était remplie de monde. Tous s’étaient assis autour de la grande table de navigation où les cartes marines du Fléau des Mers étaient posées. Aridel était là, bien sûr. Imela ne lui avait pas complètement pardonné de lui avoir caché sa véritable identité, mais il lui était impossible de laisser son amant à l’écart. Demis était installé à coté de l’ex-mercenaire. Le second d’Imela était un élément essentiel du navire, et Imela avait tenu à ce qu’il soit là, probablement soucieuse de rester transparente envers ses officiers.

Shari observait le marin : il semblait inquiet, son regard exprimant l’incompréhension envers les actes de sa supérieure. Ses yeux passaient en permanence d’Imela aux deux Sorcami, Itheros et Daethos. Pour l’instant, les hommes-sauriens conversaient entre eux dans leur langue sifflante. Shari se tourna vers Itheros. Elle n’avait pas revu l’ancien Ûesakia depuis qu’elle avait quitté Omirelhen, plus de cinq ans auparavant. Il n’avait que très peu changé physiquement, pour autant qu’il soit possible de juger de la physiologie Sorcami. Son regard semblait cependant plus las que lors de leur première rencontre. Était-ce l’âge, ou une manifestation de la tristesse d’avoir tout perdu ?

Shari et Aridel avaient expliqué à Imela, comment, grâce au savoir d’Itheros, ils avaient pu activer les Boucliers des Anciens. Ils avaient ainsi permis à Omirelhen et Niûsanif de tenir pendant un temps tête à Oeklos et à sa puissance. L’arrivée au pouvoir de Delia avait cependant réduit ce maigre espoir à néant. Malgré tout, la capitaine du Fléau des Mers s’était montrée très intéressée par l’histoire d’Itheros. « Cela ne fait que me confirmer que nous nous adressons à la bonne personne, avait-elle dit. Il saura nous dire où se trouve la Pierre du Rêve, j’en suis sûre. » A présent que l’homme-saurien se trouvait en face d’elle, l’impatience d’Imela était évidente.

La tablette de Dalhin, comme ils l’appelaient à présent, était posée sur la table, au milieu des cartes. Elle paraissait assez quelconque à Shari, une simple pierre gravée couverte de runes. L’ex-ambassadrice avait du mal à comprendre comment Imela avait pu lui accorder une telle importance. La jeune capitaine ne s’était pourtant pas trompée, apparemment. Lorsqu’elle avait mentionné la pierre des rêves à Itheros, l’expression de l’homme-saurien avait changé du tout au tout. Il s’atait alors mis à converser frénétiquement avec Daethos. Les deux Sorcami discutaient ainsi depuis plusieurs minutes. Il se tournèrent finalement vers leur auditoire, et Itheros se mit à parler dans un Dûeni sifflant.

– Capitaine-Imela, je tenais tout d’abord à vous remercier, dit-il. Vous m’avez tiré des griffes de la reine Delia, et d’une certaine manière redonné foi en l’avenir. Les hommes et les Sorcami peuvent travailler ensemble, et vous en êtes la preuve. La tablette que vous avez devant vous ne fait que concrétiser cet espoir. Laissez-moi vous dire une chose : on ne vous a pas menti quant à l’importance de cet objet. Vous détenez là la clé de notre passé commun, hommes et Sorcami, et peut-être notre futur.

Itheros marqua une pause, laissant ses propos s’insinuer dans le cœur de chacune des personnes présentes. Presque malgré elle, Shari sentit une vague d’optimisme l’envahir. Elle aurait souhaité que Takhini soit là pour entendre ce message, mais le vieil homme était encore trop faible pour quitter le lit. Itheros reprit :

– Je suppose capitaine-Imela, que votre objectif est de prendre possession de la pierre du rêve mentionnée dans ce texte. Je pense pouvoir vous aider à la trouver. Auparavant j’aimerais cependant vous raconter l’histoire de ces pierres, du moins ce que mes recherches et lectures m’ont permis d’en comprendre. Cela vous permettra d’appréhender l’étendue de leur pouvoir.

Imela se mordit les lèvres d’impatience, mais elle finit par répondre.

– Je suis tout ouïe, seigneur Itheros. Peut-être que votre récit pourra convaincre les plus sceptiques d’entre nous de l’intérêt de nos recherches.

Elle jeta un regard en coin à Demis. Itheros, les observa, une expression indéchiffrable sur son visage allongé. Était-ce de l’amusement ? se demanda Shari. Elle n’eut pas le temps de s’attarder là dessus car l’homme-saurien s’était déjà remis à parler.

– Pour comprendre ce que sont les pierres des rêves, il faut remonter très loin dans le passé. C’était une époque où l’Empire de Blûnen, les Anciens, dominait le monde. Ils possédaient une magie si puissante qu’ils étaient capables de dominer les éléments, et de construire des cités au delà des frontières du ciel. Ils avaient même le pouvoir de créer la vie, et c’est ainsi que notre race, les Sorcami, a vu le jour. Le Royaume des Mages n’était en fait qu’un pâle reflet de l’Empire de Blûnen à son apogée.

Pourtant, les Anciens avaient une faiblesse. Ils étaient humains, et donc forcément limités par leur enveloppe mortelle. Aucun homme à lui seul ne pouvait maitriser l’ensemble de leur savoir. Ils avaient donc besoin de machines pour les aider. Ces appareils leurs servaient à la fois de mémoire et d’outil leur permettant de parfaire leur savoir. Sans ces machines, une grande partie de leur magie était perdue à jamais. L’une d’elle à d’ailleurs survécu à Dafakin, ce qui a permis au royaume des mages de prospérer pendant si longtemps.

Mais je m’égare. Mon peuple qui, après sa conception, s’était retrouvé esclave de la volonté des Anciens, a fini par rejeter cette servitude et se rebeller. L’empire a réussi à contenir cette première rébellion en passant un accord avec mes ancêtres. Cependant les Anciens ont compris à ce moment à quel point l’équilibre de leur monde était fragile. Les plus malins d’entre eux ont alors conçu un plan pour sauvegarder une partie de leur savoir, quoi qu’il arrive. Ces sages ont construit des sanctuaires secrets, disséminés à travers le monde. A l’intérieur de ces temples, ils ont fait venir des volontaires qu’ils ont plongé dans un sommeil artificiel. La vie de ces hommes à ainsi été indéfiniment prolongée. La contrepartie de cette quasi-immortalité était que leur esprit devait servir de mémoire pour entreposer le savoir de l’Empire de Blûnen.

Lorsque mon peuple, las des exactions exercées par les Anciens, s’est rebellé pour la deuxième fois, les pires craintes des Blûnen se sont réalisées. Leur empire s’est effondré, donnant naissance à notre monde, mais leurs temples du savoir ont survécu, cachés aux yeux de tous. L’un d’entre eux se trouve en Sorcamien, et je l’ai moi-même visité, accompagné de Leotel Ier, le fondateur de la dynastie régnante d’Omirelhen.

Itheros ne put s’empêcher de jeter un œil en direction d’Aridel. Il avait promis de garder le secret de son identité tant que Demis serait présent, mais son regard lui avait échappé. Il se reprit bien vite, cependant.

Les temples des Anciens ne livrent cependant pas leurs secrets au premier venu. Pour accéder au savoir incommensurable des rêveurs, il faut une clé. Ce sont ces clés que l’on nomme parfois pierres des rêves. Elles ne constituent pas seulement une porte d’entrée vers le savoir des anciens. Ces clés sont, d’après les sources les plus archaïques, des appareils qui contenant une carte de tous les trésors que les Blûnen ont caché avant leur chute. Il en existait sept, originellement. Certaines ont été détruites par les Anciens eux-même pour éviter à mon peuple de les trouver. Pourtant trois d’entre elles au moins ont survécu. De cela, je suis certain.

Tous étaient à présent suspendus aux lèvres d’Itheros.

– Où sont ces pierres, actuellement ? demanda Imela, ne pouvant plus contenir son impatience.

– La première d’entre elles se trouvait en Sorcamien, dans le temple dont je viens de vous parler. Il y a fort à parier qu’Oeklos, bénéficiant de l’aide de mon peuple, s’en est emparé. Elle est très probablement l’une des sources de son pouvoir. La seconde se trouvait à Dafakin, gardée par les mages. Soit elle a été détruite avec la cité lors du cataclysme qui a ravagé Lanerbal, soit elle est aussi entre les mains d’Oeklos.

– Et la troisième ? interrogea Shari à son tour, n’y tenant plus.

– Ah, fit Itheros. Son histoire est bien plus singulière et mystérieuse. Les sources la mentionnant sont rares, et tout ce que je vais vous raconter provient d’informations fragmentaires. La bibliothèque de Sorcakin est loin d’être aussi fournie que ne l’était celle de Dafakin. Malgré tout, il semblerait que la troisième pierre ait été découverte par peuple des nains il y a bien longtemps. Les petits hommes exploraient alors le Nord du continent d’Erûsard. Un groupe d’entre eux a pris possession de cet artéfact qui les dépassait. Ils en ont été tellement impressionnés qu’ils se sont mis à vouer un culte fanatique aux Anciens. Ainsi est né, si l’on en croit la légende, l’Ordre de Ginûfas, un faction naine vouée à protéger les secrets de l’Empire de Blûnen, à la manière des mages.

Lorsque les Nains ont migré vers Sorcasard, il y a de cela près de quatre siècles, ces moines du Ginûfas ont emmené la pierre avec eux. Ils se sont battus contre l’Empire de Dûen, qui était alors maître du continent. Ils ont reçu dans ce combat l’aide d’un Sorcami nommé Talakhos. C’est lui qui, après la victoire des nains, nous a rapporté le récit de leurs exploits, confirmant ainsi l’existence de l’ordre de Ginûfas. Les moines nains ont alors, d’après Talakhos, transporté leurs trésors au plus profond des Losapic. Ils y vivent encore de nos jours, résistant même au nouvel empire d’Oeklos. Il y a de fortes chances que la pierre du rêve mentionnée dans cette tablette soit parmi les merveilles cachées dans les montagnes. Cela expliquerait qu’un nain en ait eu connaissance.

– Et cette pierre… elle permet vraiment d’accéder à la cité de Dalhin ? demanda Imela

– Je ne peux pas vraiment répondre à cette question, capitaine-Imela. Cela relève plus du mythe que de l’histoire. Mais entrer en possession d’une pierre du rêve nous permettrait peut-être de lutter d’égal à égal avec Oeklos. Les portes du savoir que ces clés peuvent ouvrir sont immenses. Il n’y a qu’à voir ce que le prétendu empereur en a fait. Un tel artéfact pourrait redonner l’espoir à tous ceux qui subissent ses exactions.

Shari regarda Itheros. Son visage impassible semblait soudain empreint d’une émotion indescriptible. Elle n’osait se permettre de partager son espoir. Était-il vraiment possible de contrer la puissance d’Oeklos ?

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