Histoire (1)

Djashim, pieds nus dans sa robe en lin léger, se leva de son lit. Attiré par la lumière du jour, il s’approcha du balcon et souleva le rideau qui le séparait de l’extérieur. Il posa alors ses mains sur le rebord en pierre, ses poumons s’emplissant d’air frais. Qu’il était agréable de sentir la douce chaleur du soleil levant sur sa peau, après tant de mois passés dans l’obscurité et le froid de l’Hiver sans Fin. C’était comme une renaissance…

Sous les yeux du jeune général s’étendait la cité de Samar, ses maisons de pierre blanche resplendissant au soleil. Capitale du comté qui portait son nom, Samar était l’un des ports les plus connus de la côte ouest de Sorûen. La ville était comme une porte, s’ouvrant à l’ouest vers l’immensité azur de l’océan extérieur et à l’est vers les sables ocres du désert de Sorûen. Le cœur de la ville avait été construit au sommet de la célèbre colline de Samûnel, où Erûdrin le prophète avait eu la révélation d’Erû. Il y avait sous le sol de cette colline une immense réserve d’eau qui faisait la richesse de Samar. Cette nappe phréatique était la source d’un fleuve côtier, distribuant l’inestimable liquide à toute la région.

L’eau. C’était dans cette contrée le bien le plus précieux que les hommes pouvaient posséder. Toute la vie de la ville était organisée autour de son commerce. Le climat était si aride que les habitants du désert la préférait à l’or. Paradoxalement, l’arrivée de l’Hiver sans Fin n’avait d’ailleurs fait qu’empirer la sécheresse. Les vents résultant du changement climatique étaient parfois si violents qu’il provoquaient de gigantesques tempêtes de sable. Nombres de récoltes avaient été détruites par ces pluies de poussière, et les canaux d’irrigation s’ensablaient.

Samar était donc à présent complètement dépendante des navires de ravitaillement du Nouvel Empire d’Oeklos, venus pour la plupart du domaine de Sanif, mais aussi de Lanerbal. C’était sur un de ces navires que Djashim était arrivé la veille, prêt à assumer ses nouvelles fonctions. Il était devenu le commandant en chef de la première brigade de la deuxième légion de la seconde armée de l’empire. Le jeune homme se trouvait à présent responsable de près de dix mille soldats, pour la plupart stationnés à Samar. Une partie de la garnison se trouvait d’ailleurs en poste au sein même de la forteresse, le quartier général des troupes impériales.

Ce château-fort à l’allure martiale était situé au sommet de Samûnel, à coté trouvait du palais comtal. Le palais était un ensemble de haute tours blanches où résidait le gouverneur de Samar, le comte Borinem. C’était un administrateur civil nommé par le duc de Niûstel, lui même soumis à Oeklos.

– Général ! interpella une voix derrière Djashim. Vous ne pouvez pas rester ici.

C’était le sergent Norim, bien sûr. Il avait accompagné Djashim à la demande d’Oeklos, et le jeune garçon se demandait s’il n’était pas là pour l’espionner. L’empereur avait des doutes sur sa loyauté, et Djashim savait qu’il serait étroitement surveillé lors de son séjour à Samar. Cela n’empêchait pas le sergent d’avoir raison. Friwinsûn, le prédécesseur de Djashim, avait été assassiné alors qu’il se promenait dans les rues de la cille, et son meurtrier n’avait pas encore été appréhendé. Il y avait fort à parier que la population de Samar, qui n’éprouvait aucune sympathie pour Oeklos, cachait cet homme. La résistance Sorûeni était la plus féroce qu’avait rencontré Oeklos depuis son accession au pouvoir. Djashim s’en réjouissait intérieurement, mais il n’oubliait pas qu’il était officiellement un haut gradé impérial, et donc une cible de choix pour les résistants. Il fallait qu’il évite de s’exposer inutilement.

Le jeune homme repensa alors à la mission que lui avait confié l’empereur. Son objectif était d’anéantir la rébellion Sorûeni coûte que coûte. Pour cela il avait ordre de trouver le duc Codûsûr, le frère de l’ex-souverain de Sorûen, et de l’emprisonner ou le mettre à mort. Bien sûr Djashim se trouvait face à un dilemme. Les rebelles Sorûeni étaient pour lui et Lanea des alliés potentiels, et il n’avait aucun intérêt à faire cesser leurs actes. Pourtant, s’il ne livrait pas l’Empereur des résultats concrets, il ne pourrait jamais revenir à Oeklhin, et le plan de Lanea était voué à l’échec.

Djashim savait qu’il ne pourrait jamais se résoudre à anéantir un peuple qui ne faisait que défendre ses droits. Oeklos était un tyran qui avait balafré le monde pour obtenir le pouvoir, et c’était lui le véritable ennemi. En son for intérieeur Djashim aurait préféré tout lâcher pour se joindre aux rebelles et combattre l’Empereur. Sa mission était cependant primordiale, et il ne pouvait pas abandonner après tous les scrifices qui avaient été fait pour le mettre en place. Et de toute manière, trouver les rebelles dans ce désert qui ne pardonnait rien n’allait être une chose aisée.

Djashim effaça ces pensées de sa tête. Pour l’heure, il n’avait qu’à se concentrer sur la routine militaire qui lui était devenue habituelle. Il rejoignit Norim.

— Sergent, ordonna-t’il. Faites sonner le rassemblement. Revue de troupe dans un quart d’heure.

— A vos ordres, général, répondit son subordonné en se frappant la poitrine du poing.

***

La cour de la forteresse était conçue de telle manière que le soleil ne la frappait jamais directement, la laissant à l’ombre la majeure partie de la journée. L’atmosphère y était donc agréablement fraîche, et l’on n’y ressentait aucunement la chaleur du désert. Djashim, accompagné par le sergent Norim, observait ses hommes. Il y avait là trois régiments complets, près de trois mille soldats. Mais pouvait-on vraiment donner le nom de soldats à ce rassemblement hétéroclite d’ex-mercenaires, de réfugiés, et de vétérans des guerres d’invasion ? Après sa cuisante défaite lors de la première bataille de Cersamar, Oeklos avait dû se rebâtir une armée rapidement, et ce sans l’aide des Sorcami. Les hommes-sauriens avaient en effet subi de trop lourdes pertes pour reprendre la mer immédiatement. Oeklos avait donc dû recourir à la conscription forcée, comme il l’avait déjà fait en Sorcasard. Une fois la paix installé, cependant, il avait fini par faire appel à des volontaires pour assurer sa force de « maintien de la paix ».

A la grande surprise de l’empereur, de nombreux hommes avaient répondu à l’appel. Les batailles incessantes et l’arrivée de l’Hiver sans Fin avaient poussé de nombreux réfugiés dans leurs derniers retranchements. La perspective d’un vrai repas chaque jour et de vêtements chauds offerts gratuitement avait convaincu plus d’un « patriote » de rejoindre l’armée qui avait opprimé son pays. Djashim renifla. Que penser de la loyauté de soldats dont la principale motivation était la faim ? Pas étonnant, se dit-il, qu’ils n’aient pas très envie de retrouver l’assassin de Friwinsûn. La plupart de ces hommes haïssaient probablement Oeklos autant que lui. Que faire d’une telle armée ? Djashim se tourna vers Norim.

– Sergent ! Dès demain ces hommes doivent retourner à l’entraînement. Et commencez par la base. Je veux que vous supervisiez personnellement les exercices. Et que vous fassiez sortir de la forteresse tous les resquilleurs, sans exception. Plus de solde pour eux ! Me suis-je bien fait comprendre ?

– Oui, général !

– Ah et autre chose. Prévoyez une réunion d’état-major pour cet après-midi. Je veux connaître mes officiers. Nous avons une mission à accomplir et il s’agit de ne pas perdre de temps.

– A vos ordres, général.

Djashim, sans ajouter un mot, se dirigea alors vers ses appartements. Il fallait qu’il se prépare. Il avait été invité par le comte Borinem à un repas le soir même, et il n’était pas sûr d’avoir pris son uniforme d’apparat.

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